Il était une fois

«Jupiter» pour les nuls

OPINION. En Jupiter tenant la foudre, Emmanuel Macron figure l’énigme familière du pouvoir dans la république monarchique: si l’orage vient, c’est lui, s’il ne vient pas, c’est lui aussi. On ne comprend pas Jupiter mais on peut en rire, c’est gratuit

Emmanuel Macron n’a jamais dit qu’il voulait être un président «jupitérien». Il a dit, dans une interview au magazine Challenges en octobre 2016, avant de se déclarer candidat: «François Hollande ne croit pas au «président jupitérien». Il considère que le président est devenu un émetteur comme un autre dans la sphère politico-médiatique. Pour ma part, je ne crois pas au président «normal».» On a déduit de sa remarque qu’il se présentait comme jupitérien. C’était sans doute charger son propos mais l’idée a plu et Jupiter est entré en douce dans la Ve République française.

C’est une figure pratique, maniable à volonté, contrairement à Charles de Gaulle, le grand homme, désavantagé par son humanité: mort, il est momifié, intouchable, inutilisable. Tandis que Jupiter est un mythe, autant dire un jouet. Il représente le pouvoir, à la fois désirable et haïssable. On peut l’admirer sans crainte du ridicule et le moquer sans risque de représailles. Il n’a pas de parti, pas d’opposant sinon une foule de ricaneurs prêts à le dénigrer et à l’aimer le lendemain. On ne lui connaît pas d’idées auxquelles il faudrait se joindre ou contre lesquelles donner sa vie serait un devoir. On peut donc dormir tranquille.

Un dieu puissant par nécessité

Jupiter a une histoire. Il n’a pas été élu à son poste de dieu souverain, seigneur du ciel, dieu de la pluie, patron des nuages armé de la foudre, mais tiré au sort parmi les douze Olympiens de la famille divine. Il lui a échu d’être le chef. Une fois catapulté au sommet, il a consciencieusement joué le rôle. Dans l’Iliade des Grecs, quand il est encore Zeus, il annonce à sa famille: «Je suis plus puissant que vous tous.» Ses déclarations font sourire. Il a beau être puissant, il n’est pas omnipotent. Par exemple, il n’a pas d’ascendant sur le Destin, ce pouvoir mystérieux qui dépasse le sien. C’est sa femme, Héra, qui le lui fait remarquer dans l’Iliade: tu ne te proposes quand même pas de délivrer de la mort un homme condamné par le Destin!

Ses affaires sentimentales le découvrent vulnérable à la ruse des femmes trompées ou jalouses, la sienne en particulier. Les dieux l’abusent facilement. La comédie divine n’en est que plus réjouissante, à l’image de la comédie humaine. Les Grecs ont fait de Zeus un dieu puissant par nécessité, redoutable dans ses colères mais dépourvu des moyens de domination qui les empêcheraient de rire. Les hommes peuvent vivre en bonne intelligence avec lui. Tout ce qu’il leur demande est de faire les sacrifices prescrits et d’avoir une bonne conduite: ne pas mentir ni violer ses promesses, sans quoi il n’apportera pas son aide. Il est sévère sur ce point.

Le «pouvoir» en majesté

Le Jupiter romain est plus intense, parce que associé à une histoire impériale elle-même plus intense à nos yeux. César, Charlemagne, Napoléon sont dans les parages. Ingres le représente en 1811 assis sur le trône du ciel, accoudé sur un nuage, dans la position du Napoléon empereur qu’il avait peint cinq ans plus tôt. Assez comique tout de même avec Thétis, la mère d’Achille, lui chatouillant la barbe pour obtenir une protection. L’aigle surveille d’un œil cauteleux d’intendant général. Puissance et dérision sont réunies sur la toile comme le recto et le verso d’une médaille.

Qu’une figure symbolique aussi abstraite se soit introduite dans le débat français dit quelque chose de la France: un an après l’avoir élu, elle ne perce toujours pas son président. Venu de nulle part, il met le pays sens dessus dessous, une réforme après l’autre. Son parti peuplé d’inconnus tombés du ciel légifère à toute vitesse. Ses adversaires trop bien connus sont inaudibles même quand ils hurlent. Dans ce tourbillon, seul est en majesté «le pouvoir», ce qui reste quand l’écheveau des connivences, des marchandages et des loyautés organisées tombe en déshérence.

En Jupiter tenant la foudre, Emmanuel Macron figure l’énigme familière du pouvoir dans la république monarchique: si l’orage vient, c’est lui, s’il ne vient pas, c’est lui aussi. On ne comprend pas Jupiter, mais on peut en rire, c’est gratuit.


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