revue de presse

Le Jura a rendez-vous avec son passé et son avenir

Une votation comme une autre le 24 novembre? La fraîcheur des salades semble susciter davantage de discussion que la Question jurassienne au marché de Porrentruy. Et sur Internet, on râle contre cette «vieille histoire un peu fatigante»

«Il reste vingt jours pour comprendre, il reste vingt jours pour convaincre. Il ne reste que vingt jours», lance Le Quotidien jurassien (LQJ) – comme angoissé et déjà presque sans plus d’illusion – en conclusion de son éditorial du jour. La faute à qui, si les dés semblent donc jetés? A «la dialectique antiséparatiste». Qui «instille forcément le doute dans les esprits. A force de traiter les Jurassiens du canton d’annexionnistes, les pro-bernois contribuent à faire croire que le processus s’achèvera par une absorption du Jura méridional par les districts du Nord.»

«Assertion perfide et fallacieuse: si un canton nouveau est créé, l’actuel canton du Jura disparaîtra, se fondra dans un espace élargi, terre sur laquelle le Jura bernois exercera conjointement le pouvoir», poursuit l’éditorialiste. Car, pour lui, l’enjeu de ce scrutin «doit inciter la population concernée à faire un effort pour s’informer. Il n’est pas trop tard pour saisir qu’un oui le 24 novembre ne fait qu’ouvrir une porte vers un projet de canton nouveau, sur lequel la population aura encore à se prononcer.»

Un canton «ambitieux»

Pourtant, «globalement, la population se dit très bien informée sur les enjeux […]. Trois quarts des personnes qui viennent d’être interrogées dans un sondage «savent qu’un «oui» signifierait le début d’un processus et pas un vote définitif», lit-on sur le site de Radio Fréquence Jura.

Dire oui, selon LQJ, n’oblige donc à rien. Mais attention: «Un double oui est indispensable pour lancer l’assemblée constituante, réunissant des élus du canton du Jura et du Jura bernois. A voir l’engouement des sondés à participer au scrutin, le sujet les intéresse. Mais ce serait encore mieux de savoir sur quoi porte la votation.»

Et ce serait encore mieux, sans doute, de voir – comme le prétend cette semaine Migros Magazine en introduction de son numéro spécial Jura – qu’«ambitieux, le canton veut rattraper le temps perdu: création de milliers d’emplois, notamment dans le biomédical, construction de nombreux logements, mise en place de conditions attrayantes pour éviter l’exode des jeunes diplômés, possibilité d’effectuer une scolarité bilingue [par son rapprochement avec la Regio Basel]…»

JUBE 86e, JU 101e

«Sans compter que l’ouverture en 2016 de la Transjurane permettra l’espoir d’une accélération du développement.» Alors, «en attendant, le Jura a rendez-vous le 24 novembre avec son passé». Pour «tourner définitivement une page d’histoire régionale, et ce, quelle que soit l’issue du scrutin.» Et pourtant, ajoute l’hebdomadaire coopératif dans un autre article, «hormis les habituels coups d’éclat des Béliers et des Sangliers, quelques affiches provocatrices et la mobilisation des ténors politiques de tous bords, la campagne précédant cette votation, à l’enjeu pourtant capital pour le Jura bernois et le Jura, ne fait guère de vagues parmi la population.»

Jean-Pierre Graber, le coprésident du mouvement «Notre Jura bernois», ne voit pas l’utilité, dans L’Hebdo, de rallier le Jura. «Economiquement, sa région va bien, grâce surtout à la renaissance de l’horlogerie, une branche qui ne cesse de créer des emplois. Pour l’affirmer, il brandit une récente étude de Credit Suisse. «Celle-ci classe le Jura bernois au 86e rang des régions de Suisse, alors que le Jura ne pointe qu’au 101e rang».»

Haussements d’épaules

«La fraîcheur des salades suscite davantage de discussion que la Question jurassienne au marché de Porrentruy», résume une dépêche de l’Agence télégraphique suisse notamment reprise par la Tribune de Genève. «L’évocation de la prochaine votation provoque des haussements d’épaules. […] «Ceux du Sud voudront aussi des places. Il faudra partager et elles seront chères. En traversant le Jura, le visiteur s’étonnera de n’apercevoir aucun signe, ou presque, de la campagne de votation. […] Dans les Franches-Montagnes aussi, c’est le calme plat. La ferveur des années 70 a laissé la place à un tiède intérêt. Autour des tables, le thème est rarement évoqué. «C’est devenu une votation comme une autre», commente Philippe Aubry, rédacteur en chef du journal local Le Franc-Montagnard».»

Pire, dans le fond, la campagne «se déroule dans une indifférence presque totale, comme si les jeux étaient déjà faits ou la Question jurassienne dépassée. Les années de braise […] paraissent décidément loin, très loin.» Bien loin aussi de ces sentiments lyriques qu’un Jacques-Etienne Bovard peut éprouver dans ses «Gouttes de Jura»: dans «cet âpre royaume, écrit-il, plus encore que la fameuse absinthe ou la damassine sublime, c’est la modeste gentiane qui m’est chère […]: cette saveur terreuse et abrupte, cet écouvillon de feu dans la gorge, cette explosion de soleil dans la tête, et surtout l’espèce de mémoire puissante qu’elle laisse dans le coffre». Au point d’en oublier l’amertume. Les blessures, certaines encore vives.

Bien peu sur les réseaux sociaux

Mais «alors que les observateurs de cette votation […] ne cessent de répéter combien la campagne est morne et n’intéresse personne, il suffit de se rendre sur les pages Facebook de certains politiques de la région pour réaliser combien ce sujet de la «question jurassienne» suscite des débats enflammés», selon le Sonar du jour de Magali Philip, sur RTS Info: «Pros et antis s’y écharpent régulièrement à coups de commentaires sous des statuts volontairement provocateurs. Par contre, on est très loin, dans cette campagne, de pouvoir parler d’une véritable intégration des réseaux sociaux en tant qu’outil 2.0.» Voir notamment les spectaculaires murs FB du député-maire de Moutier Maxime Zuber ou du secrétaire national de La Gauche Frédéric Charpié, nous conseille-t-on comme «agora numérique».

Si sur Twitter avec le mot-dièse #Jura, le débat est quasi inexistant, reste que «l’avenir de la région est à nouveau en jeu. Quels seraient les avantages et les inconvénients de cette éventuelle réunification? Des communes pourraient-elles chercher à quitter l’un ou l’autre canton? Et puis quels sont les enjeux pour le reste de la Suisse?» Tant de questions, encore… Les acteurs de la région, du Nord et du Sud, en débattront d’ailleurs ce soir sur le plateau d’ Infrarouge de la RTS, délocalisé à Moutier (à 22h35, après une page spéciale dans le 19:30).

Un projet «dangereux»

Et déjà, sur le site de l’émission, les internautes râlent contre cette «vieille histoire un peu fatigante»: «Ne pensez-vous pas, écrit un d’entre eux, que les Jurassiens devraient faire un peu profil bas, afin d’améliorer leur capital sympathie auprès du reste de la Suisse, car il n’est plus ce qu’il était alors? Leur insistance à vouloir englober à tout prix la partie francophone du canton de Berne ayant refusé de les suivre il y a 40 ans, a beaucoup contribué à gâcher leur image.»

L’ancien militant séparatiste et membre du Groupe Bélier Victor Giordano va, lui, beaucoup plus loin. Il recommande de refuser le scrutin pour la création d’un nouveau canton, jugé «dangereux». Le processus sur lequel les citoyens du Jura et du Jura bernois doivent se prononcer, pense-t-il, est «un mauvais projet qu’il faut rejeter, car il est dangereux pour l’avenir du Jura tout entier», affirme-t-il dans une interview au Journal du Jura, citée par 20 minutes.

Vers des enclaves isolées?

Le vote communaliste, enchaîne-t-il visera ensuite «à refaire voter les communes du Jura bernois opposées au résultat sorti des urnes le 24 novembre, que ce soit en cas de «oui» ou de «non». Un mécanisme «dangereux»: des enclaves isolées pourraient apparaître, abolissant toute cohérence territoriale et créant «des difficultés administratives, politiques et sociales insurmontables», dénonce le député de la première heure.»

Jusqu’ici, «le Jura Nord se distinguait du canton de Berne par tant de différences que la cohabitation devenait de plus en plus difficile et c’est peu dire. Différences de langue, de religion, de culture, sous-développement économique, minorisation politique constante…» – stop. La lecture des premières lignes d’un article publié il y a treize heures sur le site LesObservateurs.ch, intitulé «Votation Jura-Jura bernois: les illusions du passage en force», promettait beaucoup. Mais ce matin, pas moyen d’y accéder.

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