Gibril Massaquoi, celui que la presse a surnommé «le Judas de la Sierra Leone», n’a pas vu venir sa propre arrestation, lui qui avait causé avec tant de maestria celle de ses anciens frères d’armes du RUF, un des groupes rebelles les plus sanglants d’Afrique de l’Ouest. Son incarcération en mars 2020 par les autorités finlandaises, pays dans lequel il résidait en toute légalité depuis plus de dix ans, a provoqué une onde de choc et une vive controverse dans le microcosme de la justice pénale internationale.

Car Gibril Massaquoi est un insider, l’équivalent des pentiti des procès de la mafia italienne, ceux dont on sait qu’ils faisaient partie du système criminel. Ils ont participé à des atrocités, mais les autorités les protègent en échange de leur témoignage pour faire tomber les têtes. M. Massaquoi a ainsi fourni au Tribunal pénal international chargé des crimes de la guerre civile en Sierra Leone des informations pour faire tomber certains des chefs de son propre groupe rebelle mais aussi un témoignage controversé en audience. En échange des services prétendument rendus, il a obtenu du procureur la chance d’une nouvelle vie sous la forme d’une immunité pour les crimes commis en Sierra Leone et une relocation en Finlande.

Deux guerres civiles différentes

Il se trouve toutefois que Civitas Maxima, l’organisation que j’ai fondée en 2012 au service des victimes de crimes de guerre et crimes contre l’humanité, a pu réunir des témoignages selon lesquels M. Massaquoi aurait commis des atrocités dans le pays limitrophe du sien, le Liberia, dans lequel une autre guerre civile sanglante faisait rage. Il a semblé évident à toute l’équipe de juristes, d’avocats et d’experts de Civitas Maxima que tout crime de guerre présumé que M. Massaquoi avait pu commettre contre des civils libériens au Liberia ne pouvait pas être couvert, moralement ou juridiquement, par l’accord qu’il avait passé avec un tribunal international pour des procès sur des crimes commis dans un autre pays, la Sierra Leone. Deux territoires différents, deux guerres civiles différentes.

Pour revenir au parallèle avec la mafia sicilienne, c’est comme si on avait découvert que Tommaso Buscetta, le pentito le plus connu, relocalisé aux Etats-Unis après une chirurgie esthétique, avait commis de multiples meurtres en France ou en Suisse, dans des affaires sans lien avec la mafia. L’immunité convenue ne se serait à l’évidence pas étendue à ces autres crimes.

Toutefois, et aussi étrange que cela puisse paraître, je suis moi-même aujourd’hui sous le feu de certaines critiques pour les premiers témoignages à charge fournis par Civitas Maxima aux autorités finlandaises sur Gibril Massaquoi.

Le procès de Charles Taylor

Les accusations portées à l'encontre de Civitas Maxima de vouloir «casser le système» en décourageant les insiders de témoigner à l’avenir dans d’autres procès internationaux sont symptomatiques d’un malaise. Bien sûr, les insiders peuvent parfois être décisifs afin de regrouper suffisamment de preuves contre les plus hauts dirigeants, ceux-là mêmes qui ont commandité des crimes de masse. Je l’ai vécu moi-même en audience dans le procès de l’ancien président du Liberia Charles Taylor. Il nous a fallu plus de 30 insiders afin d’établir les liens nécessaires pour faire condamner Charles Taylor pour les crimes commis en Sierra Leone, où il ne s’était même pas rendu physiquement. Mais ce ne fut pas sans compromis difficiles. Je me souviens de Zig Zag Marzah, l’ancien tueur à gages, venu candidement nous expliquer en audience comment on tuait les nouveau-nés d’un coup de pierre et comment on mangeait les cœurs humains.

Dix mois après son arrestation et vingt-sept mois après le début des enquêtes, le procès de M. Massaquoi a démarré lundi 1er février en Finlande

Toutes ces controverses posent des questions fondamentales: «Quels doivent être les critères utilisés par les procureurs internationaux pour obtenir ces témoignages en échange de protection, et quelles sont les limites exactes de cette protection? Quel doit être le degré de due diligence que ces mêmes procureurs doivent exercer sur les agissements passés des candidats insiders avant qu’un accord soit passé? Ces questions doivent désormais sortir de l’opacité et des prérogatives discrétionnaires de certains pour être réglementés. C’est à cela, je l’espère, que servira la «controverse Massaquoi».

Mais le plus intéressant dans tout cela, c’est que les enquêteurs et procureurs finlandais, apparemment peu troublés par tout ce bruit, ont fait preuve, depuis l’arrestation de M. Massaquoi en mars 2020, d’une efficacité inouïe. En plein covid, ils ont multiplié les enquêtes au Liberia et en Sierra Leone, bouclant leur investigation en un temps record.

«Révolution finlandaise»

Ainsi, dix mois après son arrestation et vingt-sept mois après le début des enquêtes, le procès de M. Massaquoi a démarré lundi 1er février en Finlande, avec l’annonce d’une décision incroyable qui amène la presse spécialisée à parler de «révolution finlandaise». Fort d’un précédent dans une affaire rwandaise, les juges finlandais ont décidé de relocaliser entièrement le procès. Ainsi, quatre juges, deux procureurs et un avocat de la défense, tous finlandais, iront s’établir au Liberia puis en Sierra Leone pendant plusieurs semaines pour effectuer l’audition de la plupart des dizaines de témoins attendus, avant de revenir conclure le procès en Finlande.

Ce modèle est fascinant et porte l’espoir d’une justice extraterritoriale qui saisit l’importance de rendre justice au plus près de l’endroit où les crimes ont été commis. Ce modèle porte aussi ses défis, comme le souligne Roland Adjovi, le grand avocat béninois spécialiste des droits humains, notamment en ce qui concerne la question clé de la protection des témoins. Mais il mérite assurément toute notre attention. C’est pourquoi, en collaboration avec des avocats et des universitaires à Helsinki, La Haye, Saint-Louis, Monrovia et Freetown, Civitas Maxima permet au plus grand nombre de suivre, sur son site internet, cette nouvelle façon de rendre la justice internationale.


*Alain Werner, avocat et directeur de Civitas Maxima

Alain Werner a participé du côté des victimes à certains des procès pour crimes de guerre les plus emblématiques de ces dernières années, dont ceux des anciens chefs d’Etat du Liberia, Charles Taylor, et du Tchad, Hissène Habré. Il a aussi participé au premier procès dans l’histoire de crimes commis par des forces communistes, le procès du Khmer rouge Duch, au Cambodge. En 2019, il a reçu le Prix Bâtonnier Michel Halpérin pour l’Excellence de l’Ordre des Avocats de Genève.

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