Le meurtre d'Anna Politkovskaïa, le 7 octobre 2006, n'a pas été oublié hors de Russie. Diverses organisations demandent que ce crime soit élucidé (comme la vingtaine d'assassinats de journalistes enregistrés durant les deux mandats présidentiels de Vladimir Poutine).

La semaine passée, Ilya Politkovski, fils d'Anna et partie civile au procès, a fait part de ses inquiétudes lors d'une conférence de presse dans les locaux de Reporters sans frontières, à Paris: le dossier sur le meurtre d'Anna Politkovskaïa vient en effet d'être transmis à un tribunal militaire, sous prétexte qu'un des accusés est un ancien membre des services secrets (FSB). Un procès d'assises dans lequel siégeront des jurés doit débuter prochainement, en l'absence du tueur présumé. «Notre crainte est désormais que le procès se déroule à huis clos et que l'affaire soit déclarée close, alors que les vrais coupables courent toujours», a dit Ilya Politkovski. La manipulation de la justice, devenue un simple outil au service du pouvoir pendant les années Poutine, fait donc craindre que les commanditaires ne soient jamais inquiétés.

Sur la base du dossier bouclé par le Parquet russe en juin dernier, trois personnes sont inculpées de meurtre: un membre de la police criminelle russe (RUBOP), Sergueï Khadjikourbanov, ainsi que deux Tchétchènes, les frères Djabraïl et Ibraguim Makhmoudov. Le tueur à gages s'est enfui en Europe occidentale. Il s'agirait du frère aîné des deux inculpés tchétchènes: Roustam Makhmoudov, 34 ans, recherché pour enlèvement depuis 2001. On peut se demander grâce à quelles protections il a pu échapper à son arrestation pendant cinq ans, puis assassiner Politkovskaïa avant de s'évader à l'étranger... Un quatrième suspect, l'ancien lieutenant-colonel du FSB, Pavel Riagouzov, soupçonné d'avoir fourni l'adresse de la journaliste aux meurtriers, est inculpé d'extorsion et d'abus de pouvoir. Tout ce beau monde se connaissait parfaitement et a travaillé main dans la main sur toutes sortes de «coups».

Depuis le début, le dossier Politkovskaïa a été un enjeu politique. On se souvient du procureur général Iouri Chaïka annonçant triomphalement que des «ennemis de la Russie, établis à l'étranger» - autrement dit l'oligarque Boris Berezovski exilé à Londres - auraient fait liquider la journaliste pour nuire aux intérêts de la Russie. Une thèse qualifiée d'absurde par la Novaïa Gazeta, le journal d'opposition où travaillait Anna Politkovskaïa. Dans ses colonnes, Petros Garibian, l'enquêteur en charge, avait fait état, l'année dernière, du «contrôle des autorités sur l'instruction» (et promet, cette année, que la recherche des commanditaires se poursuivra). Ensuite, des fuites ciblées émanant des organes de sécurité ont permis à l'assassin de se volatiliser, un scandale dénoncé par Novaïa Gazeta, qui a relevé toute une série d'interférences des services spéciaux (FSB, ex-KGB) visant à torpiller l'enquête, avant qu'elle ne conduise à des personnalités liées au pouvoir. Dmitri Mouratov, le directeur de la Novaïa Gazeta, exige que ces agents indiscrets soient identifiés.

Lors du premier anniversaire de la mort d'Anna, il avait accusé les services spéciaux russes d'être à l'origine de dizaines de crimes sanglants perpétrés ces dernières années dans le pays. L'enquête parallèle menée par les collègues d'Anna Politkovskaïa démontre par ailleurs l'incroyable collusion entre collaborateurs du FSB ou du MVD (Ministère de l'intérieur) et la pègre, notamment tchétchène... Lundi dernier, le journal a publié une liste de questions restées sans réponse: qui a ordonné la surveillance de la journaliste et qui l'a suivie en dehors des frères Makhmoudov? Qui a fourni le faux passport au tueur évadé à l'étranger? Où sont passés les résultats des écoutes téléphoniques de certains accusés?

Les pistes pointent dans deux directions qui s'excluent l'une l'autre: soit les services secrets russes, soit la direction tchétchène pro-russe avec, à sa tête, Ramzan Kadyrov. Tous détestaient Politkovskaïa et ses articles, alors qu'ils se disputaient âprement le contrôle de la république tchétchène. Et tous deux avaient intérêt à faire attribuer le meurtre à l'autre partie.

Selon la journaliste Julia Latynia, la version FSB serait plus vraisemblable, puisque les prévenus sont tous de mèche avec les services secrets russes. Tandis que son collègue Viatcheslav Izmaïlov a dressé le cocasse inventaire des «règlements extrajudiciaires» survenus ces dernières années en Russie et dans le monde, portant tous la signature du FSB.

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