Vivre dans un monde sans violence est un droit pour chaque être humain. Vivre en paix est un droit élémentaire et fondamental. Sans paix, les autres droits tels que le droit à la connaissance ou à la liberté d'expression perdent toute signification. Or une paix stable et durable ne peut se construire que sur deux piliers: la justice et la démocratie. Sans justice et sans démocratie, l'absence de contestation ne signifie rien d'autre que la suffocation. Le silence des populations est celui d'une société tyrannisée, dans laquelle personne n'ose élever la voix ou exprimer son opposition, de peur d'être emprisonné ou d'être tué. C'est un silence de cimetière qui, à plus ou moins long terme, engendrera inévitablement la révolte. N'oublions pas le silence qui a régné pendant 70 ans en Union soviétique. Ce silence-là est toujours en vigueur dans de grandes parties du monde.

La justice tout d'abord. Celle-ci n'est pas un concept ou un phénomène statique. La justice est comme un être humain qui croît et évolue dans le temps et dans l'espace, au fur et à mesure des mutations de civilisation. N'oublions pas que, il y a deux cents ans, l'esclavage était autorisé. Battre un esclave n'était pas injuste. Au XVIIIe siècle, bannir une femme de la société et la confiner dans un coin de sa cuisine était un fait normal. Les femmes n'avaient pas le droit de sortir de chez elles sans leurs conjoints. Cela peut-il encore être accepté au XXIe siècle? Pouvons-nous tolérer que les personnes âgées, comme cela est le cas dans certaines tribus, soient abandonnées lorsqu'elles ne peuvent plus subvenir à leurs besoins ou lorsque la maladie les rend impotentes? Il est évident que non. La justice est aussi le fruit du progrès des sciences. Elle évolue de pair avec nos sociétés.

Cette exigence de justice rencontre évidemment des obstacles. La difficulté survient lorsque des groupes ultra-conservateurs se replient sur les traditions, ferment les yeux sur l'évolution mondiale et jugent ces métamorphoses imaginaires. Ceux-là, imprégnés de traditions désuètes, refusent de réexaminer leurs critères de valeurs et persistent à regarder le monde avec les yeux de leurs ancêtres. Ils prétendent résoudre les difficultés d'aujourd'hui avec le savoir d'hier et interprètent la justice en fonction de celui-ci. C'est une grande erreur. Elle les égare dans une impasse. Ces gens-là croient qu'ils ont parfaitement raison. Ils combattent toute forme d'idées nouvelles sous prétexte d'invasion culturelle alors qu'ils refusent tout simplement ceux qui s'opposent à leurs pensées et sont prêts à étouffer par la force des armes les voix de la contestation. Ces gens sont épris d'un silence de mort. Un silence de cimetière. Mais ils ont une faiblesse: dès que leur pouvoir se fissure, même les gens qui ne peuvent plus respirer se révoltent.

L'autre pilier de la paix est la démocratie. Une paix qui n'est pas basée sur la démocratie ne peut pas durer. De même qu'une paix imposée par un pouvoir dominant à un peuple opprimé. Une paix imposée par un gouvernement victorieux à un Etat vaincu ne peut pas perdurer. Car dès que l'Etat vaincu se sentira un peu plus fort et jugera possible de faire face, sa réponse sera immédiatement violente.

La même règle est valable à l'intérieur des pays. Si la démocratie ne règne pas dans une société, le pouvoir est à chaque moment menacé de s'effondrer. N'oublions pas ce temps où l'ex-Union soviétique rivalisait avec les Etats-Unis et étendait son ombre tyrannique sur une bonne partie du monde. Il n'y avait pas de démocratie à l'intérieur et son pouvoir a fini par fondre comme neige au soleil. L'implosion de l'URSS était prévisible.

La nouveauté de notre époque de mondialisation est l'interconnexion des sociétés. Les liens culturels, politiques et commerciaux se multiplient. Il n'est, dès lors, plus concevable que la paix civile soit l'apanage de quelques privilégiés. Ceux-ci ne doivent pas se faire d'illusions: ils ne peuvent pas construire une île-forteresse de sécurité et de justice alors que le reste du monde voit ses droits bafoués, subit l'humiliation et assiste à l'émiettement de sa dignité. Il est certain que le tourbillon submergera un jour cette île de quiétude, anéantissant son calme et sa sécurité. Nous sommes aujourd'hui les témoins d'un monde où le destin de tous les êtres humains s'entremêle. Si dans un coin de la planète une puissance attaque un pays, la sécurité du reste de la planète sera menacée. Si dans une partie du monde commence une guerre, celle-ci se propagera sous d'autres formes ailleurs et des innocents, parfois même des pacifistes, seront victimes de la violence des terroristes. Malheureusement, ou peut-être heureusement, la mondialisation a rendu mondiale la propagation de la guerre et de la paix.

Même ceux qui ne vivent pas dans les affres d'un conflit doivent donc se sentir concernés. Nous devons chacun combattre la violence, même si celle-ci ne nous touche pas directement. C'est ainsi que peut naître la notion d'une compréhension universelle. C'est ainsi que les violations des droits humains pourront être éradiquées. Vous, Européens, ne devez pas rester indifférents lorsque les droits humains sont bafoués en Afghanistan, en Iran, en Irak, en Palestine ou n'importe où dans le monde. Nous sommes tous dans le même bateau. Si une parcelle de cette embarcation se détériore, si un trou dans la coque apparaît, notre navire ne pourra plus poursuivre sa route. Il n'est pas possible qu'une partie de l'humanité s'approprie les bienfaits du monde pour soi et continue d'en priver les autres. La seule voie vers un monde plus juste est de faire preuve de bienveillance. Car la bienveillance est, en chacun d'entre nous, une ressource inépuisable.

Shirin Ebadi présidera la cérémonie d'ouverture du Festival du film des droits humains et prendra la parole ce soir vendredi à 19 h, à l'Espace Arditi, 1 av. du Mail à Genève, aux côtés de la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey et de Louise Arbour, haut-commissaire aux droits de l'homme des Nations unies.

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