Revue de presse

«Justice a été rendue» contre UBS, se réjouissent les médias français

Même si la banque suisse a fait appel contre la prune monstrueuse qui lui a été infligée par les juges français, il apparaît assez clairement que la France a tenu un procès «pour l’exemple». Amère défaite dix ans après la fin du secret bancaire

Quelle curée que cette plus lourde peine jamais infligée par la justice française dans une affaire d’évasion fiscale! Il n’y a guère d’autre terme pour qualifier la prune qui vient d’être infligée au numéro un des banques suisses: près de 4,2 milliards de francs pour «démarchage bancaire illégal» et «blanchiment aggravé de fraude fiscale» entre 2004 et 2012. UBS conteste, bien sûr. «Vigoureusement.» Elle doit verser aussi 800 millions d’euros de dommages et intérêts à l’Etat français. C’est «incompréhensible», clame Markus Diethelm, le directeur juridique d’UBS. Le recours en appel, pour manque de «preuve concrète», est suspensif.


A ce propos:

Mais encore:


Reste que «la gifle est retentissante en provenance de France». Selon l’avocat et professeur à l’Université de Saint-Gall Paolo Bernasconi, interrogé par le Corriere del Ticino, «cela risque de créer un précédent pour les autorités françaises et européennes contre les banques suisses». Bref, c’est un «mauvais jour» pour UBS, commente le Wall Street Journal. Et du «jamais-vu» pour Europe 1:

Pour L’Agefi aussi, la sentence «va faire exemple». Cette peine «confirme les pires craintes […] pour la manière dont le pouvoir judiciaire agit en France». Aux yeux du quotidien financier, on a affaire à «un véritable procès d’intentions» et «dans un contexte où Paris cherche à se positionner comme une alternative à Londres dans l’Union européenne de l’après-Brexit», cela «risque de jeter un froid». Car «en France, il est quasiment impossible d’aboutir à une sanction inférieure à celle requise par l’accusation lorsque l’Etat se porte partie civile. Cette sécurité juridique là n’est probablement pas des plus attrayantes.»

LaTribune.fr rappelle de son côté que «la banque helvétique était poursuivie pour avoir envoyé illégalement […] ses commerciaux démarcher de riches potentiels clients français, repérés lors d’événements mondains, parties de chasse ou rencontres sportives, dans le but de les convaincre d’ouvrir des comptes non déclarés en Suisse et ainsi leur permettre d’échapper au fisc français. […] UBS a nié pendant tout le procès, plaidant l’ignorance, et qualifiant d'«irrationnel» le calcul du parquet national financier.» Mais pour Les Echos, voilà «un signal fort pour l’ensemble des intermédiaires financiers»: «C’est un tournant historique dans la lutte contre la fraude fiscale.» Ou encore «une condamnation historique» qui a fait l’ouverture du 20 heures de France 2 mercredi soir.

L’Obs, lui, en tire les leçons suivantes: «Longtemps, l’affaire UBS est restée en France au stade d’une fiction lointaine et presque exotique. Ce dossier de fraude fiscale géante, avec une banque basée en Suisse, des carnets secrets de doubles transactions et des clients français choyés par des invitations à l’opéra ou des tournois de golf, semblait incompréhensible.» Mais quand, au début de 2015, le magazine a rencontré Bradley Birkenfeld, l’acteur principal du volet américain de la saga, cette impression s’est confusément renforcée.»

Quel Etat de droit?

Autre optique dans la Neue Zürcher Zeitung! Pour elle, «un tribunal devrait rendre son jugement sur la base de preuves. Cela n’est apparemment pas le cas, peut-être aussi pour des raisons politiques. On verra bientôt clairement si UBS est en mesure de mieux expliquer ses arguments en deuxième instance»: «Pas de témoins, pas de preuves, pas de condamnation possible, avait fait savoir haut et fort UBS dans les médias ces derniers mois, puis au tribunal. Sauf que les juges français ont trouvé leurs preuves ailleurs: dans les quelque 3000 comptes détenus par des Français chez UBS et régularisés ces dernières années. Le raisonnement est simple: les considérables flux d’argent de la France vers la Suisse prouvent que la banque a aidé les fraudeurs avec un système déployé à grande échelle», comme le dit l’éditorial du Temps (lire ci-dessus), dont le correspondant à Paris, Richard Werly, a suivi le procès en direct sur son fil Twitter.

Toutefois, poursuit le quotidien zurichois, «la décision pourrait déjà avoir des conséquences pour les entreprises du monde entier qui opèrent en France. Les énormes montants réclamés devraient conduire les entreprises mises en accusation à être plus rapidement enclines à opter pour un arrangement entre les parties, même si elles ne se sentent pas coupables. Ce n’est pas un bon signe pour l’Etat de droit, comme on le voit tous les jours aux Etats-Unis.»

Quant à Nicolas Forissier, le lanceur d’alerte à l’origine de l’éclatement du scandale, il a confié au Parisien qu’il n’avait pas ressenti «de soulagement ou de joie»: «Mais j’ai été fier, la justice a été rendue. C’est aussi, pour moi, une réhabilitation. La banque me pourrit la vie depuis maintenant dix ans, elle me fait passer pour un menteur. Cette affaire a bloqué ma carrière, mon évolution. J’en ai souffert professionnellement et moralement. Mais, si c’était à refaire, je le referai.» D’ailleurs, l’affaire intéresse jusqu’en Corée:

Pour l’éditorialiste de 24 heures/Tribune de Genève, le problème d’UBS, c’est qu’elle «n’a pas mesuré l’ampleur du ressentiment français». Le problème, aussi, c’est qu’elle a «oublié les racines de ce ressentiment, car le secret bancaire est né en 1932 pour bloquer, tiens donc!, la police parisienne, qui avait mis la main sur une liste de 2000 clients qui planquaient leur argent dans une banque suisse… L’histoire a de drôles de bégaiements. […] Pour l’image de la Suisse, cette condamnation n’est pas réjouissante car elle fait écho à nos anciennes turpitudes»: elles «n’ont pas fini de nous encombrer». Et renforceront dans leur idée ceux qui pense qu’UBS s’est montrée «arrogante» dans sa stratégie, selon l’analyse de la RTS:

L’analyse de La Regione, au Tessin, va dans la même direction, qui regrette «le préjudice porté à la réputation» des banques suisses et à la Suisse elle-même, «souligné par cette décision qui rappelle des pratiques financières qui devraient désormais faire partie de l’histoire» avec l’instauration de l’échange automatique d’informations à des fins fiscales au sein de l’OCDE. Pour être clair, la Suisse n’est plus un paradis fiscal et «certains irréductibles opérateurs financiers» n’ont plus que leurs yeux «pour pleurer la fin du secret bancaire»: «Le modèle a changé» – c’est ce que soutient également le Telegiornale de la RSI:

«Même dix ans après la fin du secret bancaire, constate aussi le Handelsblatt, ce chapitre douloureux n’est pas terminé et constitue désormais un fardeau pour le chef de la banque, Sergio Ermotti. Le fait que les cas controversés se soient produits avant l’arrivée du Tessinois aide peu. Le patron d’UBS et ses avocats ont simplement spéculé en France. Au lieu de régler discrètement le problème par un arrangement, ils l’ont laissé filer devant la justice et il faut maintenant admettre une défaite amère en première instance.»


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