K… comme Kosovo et Kurdistan

Du Kosovo au Kurdistan, l'humanité veut-elle la paix ou la guerre? Pour

Du Kosovo au Kurdistan, l'humanité veut-elle la paix ou la guerre? Pour qui a côtoyé les innocents soumis à l'arbitraire et à l'oppression, la réponse est d'une limpidité fulgurante. Tous les êtres du monde aspirent en effet à leur part de pain et de bonheur et tous devraient naturellement en bénéficier.

S'ils désirent voir leurs peuples y accéder, leurs dirigeants n'ont pas d'autre choix que le dialogue, lequel sous-tend nécessairement le pardon. Si Rabin et Arafat avaient demandé chacun le châtiment des criminels du camp opposé, il n'y aurait jamais eu de négociations.

C'est la raison pour laquelle, en ce qui touche plus particulièrement le peuple kurde, il nous paraît urgent d'encourager les intéressés (Turcs, Irakiens et Kurdes aussi…) à renoncer définitivement à la violence. Il en va de leur survie à tous. En effet, qu'elle s'appelle «terrorisme», «guérilla» ou «contre-terrorisme», la violence est une arme suicidaire car elle finit toujours par se retourner contre ceux qui l'utilisent.

L'arrestation mouvementée et honteuse d'Öcalan a suscité une avalanche d'articles de presse, généralement bien documentés et éclairants, d'autres parfois ambigus dans leur volonté de simplifier un problème d'une grande complexité puisqu'il touche à 30 millions d'êtres humains déchirés politiquement entre quatre Etats: Turquie, Iran, Irak et Syrie.

Le PKK est le parti le plus bruyant et le mieux financé

Certains commentaires réducteurs ayant suscité dans l'opinion une certaine perplexité, il importe de préciser que la lutte du peuple kurde pour la reconnaissance de ses droits ne date pas d'aujourd'hui comme elle n'est pas née avec le PKK. En 1920, le Traité de Sèvres reconnaissait déjà le droit à la création du Kurdistan. De surcroît, la question kurde ne se limite pas aux Kurdes de Turquie (15 millions sur 30). On les évalue à 6 millions en Iran, 3 millions en Irak et à 1 million au moins en Syrie tandis que plus d'un million sont éparpillés entre l'ex-URSS et ailleurs dans le monde.

Le Parti des travailleurs du Kurdistan n'est de loin pas le seul parti politique de Turquie mais sans aucun doute le plus bruyant et le mieux financé. S'il a donné des martyrs à la cause kurde, il a aussi produit des victimes, y compris kurdes. Ce sont les couches les moins éclairées et les plus défavorisées des Kurdes de Turquie qui se sont laissé embrigader par le PKK. Reste que ce parti d'inspiration maoïste est un pur produit du terrorisme d'Etat de la Turquie, le régime probablement le plus chauvin de la région puisque, du fait de son «occidentalité», il se croit tenu de proclamer sa supériorité à l'égard de ses voisins arabes et persan. Sans compter envers tous les non-Turcs qui peuplent son territoire, parmi lesquels les Kurdes.

Ainsi en va-t-il, depuis Mustafa Kemal, de l'idéologie officielle, héritage qui remonterait au temps du sultan, selon le journaliste turc Ragip Duran*. Tandis que Turcs, Kurdes, Grecs et Arméniens cohabitaient plutôt harmonieusement sous l'Empire ottoman, en 1924, Atatürk prohiba le mot «kurde», la langue kurde, de même que l'identité kurde en Turquie. Cette négation d'un peuple entier – les Kurdes de Turquie se virent appelés «Turcs des montagnes» – dura jusqu'en 1991. Cette année-là, le président Ozal, de mère kurde il est vrai, leva un des tabous de la société turque en osant reconnaître officiellement l'existence des Kurdes dans son pays. Il alla jusqu'à autoriser l'usage de sa langue, mais pas son enseignement (qui est cependant pratiqué dans les Universités de Paris, Stockholm, Berlin, Londres, Washington et même en Australie). Avec la mort d'Ozal, le processus de démocratisation et de reconnaissance de l'entité kurde fut interrompu. Depuis, plus de 3000 villages ont été rasés au Kurdistan et plus de 2 millions de personnes ont été déportées.

Les vrais démocrates turcs soutiennent la cause kurde

Pour un pays qui voudrait encore nous convaincre de sa «vocation» européenne, on conviendra que ce palmarès est plus qu'édifiant. Mais en Turquie, le pire n'est jamais définitif. Dans son édition du 21 mai 1999, Le Temps publiait une dépêche intitulée: «Le mot kurde à nouveau censuré» qui en dit long sur la volonté de démocratisation de la Turquie d'aujourd'hui. Ainsi les lecteurs du Temps ont-ils appris que «le Ministère turc de l'intérieur a établi une liste d'expressions visant à rayer l'utilisation du mot kurde dans les activités officielles, les ministères et les médias gouvernementaux». Selon cette nouvelle émanant du quotidien Milliyet, «il est désormais interdit d'utiliser les termes «Kurde d'origine» ou «citoyen d'origine kurde» qu'il faut remplacer par «citoyens turcs» ou «citoyens turcs décrits comme des Kurdes par les milieux séparatistes». Quant aux «leaders kurdes» du nord de l'Irak, ils deviennent «des chefs de clan du nord de l'Irak». Ce faisant, la Turquie nous éclaire une fois de plus quant à sa «vocation» européenne. Par l'exemple, elle nous démontre qu'il y a des régressions possibles sur le chemin conduisant à l'expansion économique.

Cela étant, il existe aujourd'hui en Turquie des Turcs véritablement démocrates et qui croient, par exemple, à la légitimité du peuple kurde. Parmi eux, Akin Birdal, président de l'Association turque des droits de l'homme, le sociologue Ismaïl Besikçi (105 chefs d'accusation et vingt ans en prison dont dix rien que pour avoir écrit une lettre à la Société suisse des écrivains dans laquelle il faisait allusion au peuple kurde de Turquie), Aysé et Ragip Zarakolu, de la maison d'édition Belgé, éditeurs et défenseurs des droits de l'homme. Précisons qu'Aysé Zarakolu, qui a déjà été inculpée plus de trente fois, a été emprisonnée à quatre reprises. Parmi les 400 titres qu'elle a publiés, des livres de Besikçi sur la question kurde, ainsi que des ouvrages sur le problème arménien, en plus de Camus et de Brecht. En octobre 1998, Aysé Birdal a été récompensée par le Prix de la Liberté de l'Association internationale des éditeurs.

Parmi les intellectuels turcs connus pour leur engagement en faveur de la démocratie, figure encore l'écrivain Orhan Pamuk qui «pour des raisons politiques» a refusé la distinction que voulait lui remettre le président Demirel. De même qu'il y a des Turcs démocrates (et non inféodés à l'idéologie kémaliste), il y a des Kurdes pacifiques. Le 28 novembre 1998, à Ankara, 75 personnalités kurdes de Turquie prônant la non-violence ont lancé un cri d'alarme en faveur d'une solution pacifique du problème kurde: «La question kurde ne peut être ni réglée ni étouffée par la violence. Elle a un aspect politique et dépend directement de la démocratisation en Turquie», ont-elles déclaré, convaincues que «les Kurdes, tout autant que les Turcs, ont besoin de la paix, de la démocratie, du pain et de la liberté». Alors, ont poursuivi ces responsables politiques, «soit la Turquie acceptera d'adopter les normes démocratiques universelles pour son système afin de faire partie des pays démocratiques et civilisés, soit elle jouera dans la ligne des régimes dictatoriaux et primitifs du Moyen-Orient».

Mais au fait, pourquoi Turcs, Kurdes et autres peuples du Moyen-Orient ne pourraient-ils pas se parler et s'entendre comme nous le faisons en Suisse et où, entre parenthèses, il ne viendrait pas à l'idée des Alémaniques d'interdire le français et l'entité romande? Au Moyen-Orient, aujourd'hui, Egyptiens, Palestiniens, Jordaniens et Israéliens dialoguent. A l'exception d'une minorité d'extrémistes, les ex-leaders «terroristes» ont pour la plupart saisi l'absurdité de la violence. «Hâtons-nous de faire la paix, je suis vieux et vous êtes malade», aurait dit Rabin à Arafat afin de l'amener sur le chemin de la paix.

Les Palestiniens ont eu

plus de chance

Il est vrai que, dans leur malheur, les Palestiniens ont eu plus de chance que les Kurdes car ils disposent de trois atouts de taille. D'abord, de l'Egypte au Maroc, de la Syrie au Koweït, de l'appui moral et financier de plus de vingt pays arabes, même si celui-ci a pu fluctuer au gré des circonstances. Ensuite, le fait d'être confrontés à un seul interlocuteur a considérablement simplifié l'idée même de négociations. Enfin, tout imparfait qu'il soit, l'Etat d'Israël est un régime démocratique. Quant aux Kurdes, déchirés politiquement entre quatre Etats, ils en sont réduits, aujourd'hui comme hier, à subir les régimes dictatoriaux qui les dominent, le virus démocratique n'ayant pas encore contaminé Ankara, Bagdad, Téhéran et Damas.

Ajoutons que si les intérêts des militaires turcs, de Saddam Hussein, du régime iranien et de Hafez El-Assad ne sont pas nécessairement convergents, ces Etats se sont toujours entendus sur le dos des Kurdes, et le font aujourd'hui encore. Est-ce à dire que la question kurde est sans issue et que les Kurdes sont destinés, dans les Etats qui les colonisent, à l'assimilation forcée et à la négation de leur identité profonde?

L'intérêt américain s'arrête aux Kurdes d'Irak

Indépendamment de son rôle dans les Balkans, l'attitude de l'artisan de la paix entre Israël et les Arabes laisse perplexe. En effet, si Washington a offert des millions de dollars aux leaders kurdes d'Irak (non pas par pure générosité, on s'en doute, mais pour accélérer, ce faisant, la chute de Saddam Hussein), le même régime n'a pas hésité à faire livrer Öcalan à son allié turc. L'attitude américaine est basée uniquement sur la défense de ses intérêts. Ainsi les Kurdes appartiennent-ils alternativement au camp des «gentils» et des «méchants» selon qu'ils habitent l'Irak ou la Turquie, selon les intérêts économiques et stratégiques qu'ils peuvent représenter temporairement. Pour leur part, les Kurdes d'Iran, de Syrie et d'ailleurs n'existent tout simplement pas. Comme ont été abandonnés les Cypriotes grecs chassés par les Turcs en 1974, aujourd'hui réfugiés dans leur propre pays ou disparus, morts sans sépulture. Une fois de plus victimes d'un contexte géopolitique qu'ils n'ont pas choisi, et des aléas de la realpolitik, les Kurdes sont condamnés à l'inconnu et aux divisions attisées par les Etats qui les dominent.

On peut prévoir qu'ils le seront jusqu'au jour où des régimes démocratiques seront en place à Ankara, Bagdad, Téhéran et Damas. Alors, tous les peuples de la région pourront bénéficier des droits culturels et humains qui sont tout naturellement les nôtres en Suisse.

* Gilberte Favre est l'auteur de plusieurs livres parmi lesquels une chronique des enfants de la guerre du Liban, «L'Hirondelle de vie» (préface d'Andrée Chedid, L'Aire). En 1989, afin de perpétuer la mémoire de son mari, décédé en 1988, elle a créé, en collaboration avec l'Institut kurde de Paris, le Prix Noureddine Zaza dont le dernier lauréat est le journaliste turc Ragip Duran, correspondant en Turquie de «Libération» et qui vient de passer sept mois et demi en prison pour avoir écrit des articles sur le problème kurde («Le Temps» du 3 mars 1999).

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