Comment expliquer cela à un fils? Comment lui dire que son père, jeune ingénieur afghan, est tombé sous les balles pour un contrat de travail?

Jamihullah venait de fêter ses 26 ans. Au bazar de Kandahar, des amis commerçants l’attendaient pour fêter son embauche, à 700 dollars par mois, par une entreprise afghane financée par les Américains pour réhabiliter le réseau électrique de la ville.

Le maire, Gullam Haydar Hamidi, avait félicité l’ingénieur le matin, saluant la décision du général Petraeus, commandant en chef de la coalition, de livrer trois énormes générateurs pour que redémarre enfin la zone industrielle, asphyxiée depuis des années par les pannes de courant. L’annonce de trop. De celles qui ne pardonnent pas dans la capitale du Pachtounistan, bastion historique des insurgés talibans, où les tueurs armés de kalachnikovs sèment aujourd’hui plus la terreur que les bombes artisanales ou les attentats suicides.

L’ingénieur Jamihullah n’est pas mort la nuit, comme beaucoup de victimes, liquidées dans l’obscurité à la mosquée, dans les rues, ou à leur domicile. Il s’est effondré en plein jour, sans avoir eu le temps de participer à ce que les généraux de l’ISAF, la force internationale d’assistance regroupant 48 pays, appellent la phase «construire» (Build) de leur contre-insurrection, menée tambour battant dans le sud de l’Afghanistan depuis l’arrivée, cet été, de 30 000 soldats américains supplémentaires.

«Build», après «Clear» (nettoyer) et «Hold» (contrôler): les trois mots clefs de la montée en puissance («Surge») dans Kandahar et les districts voisins de l’Arghandab, Panjawi et Zari. Au service de l’objectif dicté par la Maison-Blanche: réinstaller à la hussarde le gouvernement de Kaboul dans ces sanctuaires insurgés. Sauf que «construire» n’est pas au goût de tous. Ni des talibans chassés des villages et réfugiés en ville. Ni des puissants locaux, comme l’incontournable Ahmed Wali Karzaï – frère du chef de l’Etat et président du Conseil provincial – ou l’ex-gouverneur Gul Agha Sharzai, soupçonnés de mener leur guerre de l’ombre sur fond de trafic de drogue, de contrebande et de prédation massive des revenus douaniers de cette région frontalière du Pakistan.

Kandahar interdite. A Camp Nathan Smith, base de l’ISAF accolée à la ville, la consigne était tombée tel un couperet. Pas question, pour un journaliste, de s’aventurer sans escorte, casque et gilet pare-balles, dans cette métropole délabrée de près de 1 million d’habitants, d’où Mollah Omar, le chef des talibans présumé toujours en fuite au Pakistan, exerça son pouvoir jusqu’à la chute de son régime sous les assauts américains, fin 2001. Mais comment voir, et comprendre, derrière les murs de protection en béton armé, les nids de mitrailleuses et les caméras des ballons d’observation qui surplombent les bases et cantonnements alliés?

Franchir les murs de ces forteresses n’est pourtant pas difficile. Un papier de décharge, dûment signé, suffit à l’ISAF pour ouvrir ses barrières. Reste à trouver, indispensable, le chauffeur sûr qui vous ramènera sain et sauf à la base le soir. Opération réussie. Plusieurs jours de suite. Il est 8 heures du matin. Dans deux heures, la chaleur du désert voisin brûlera l’asphalte. Un brouillard de poussière recouvrira la ville. Cap sur les rues embouteillées et bruyantes aux trottoirs défoncés, gardées par des barrages de policiers, vus jusque-là des étroites fenêtres des blindés alliés. Ou entre un peloton de soldats surarmés.

Kandahar n’est pas une ligne de front. Ni le théâtre d’affrontements. Les «burqas» bleu clair et grises des femmes s’y faufilent entre hommes et voitures. Le commerce bat son plein. Les emballages d’équipements électroniques, importés de Dubaï via le Pakistan, s’entassent sur l’avenue Wazir Akbar Khan, le long de laquelle un unique bâtiment vitré d’allure moderne domine les toits de tôle et les murs de parpaing des échoppes.

Le début de novembre est calme. En octobre, aucune attaque à la roquette ou au mortier sur les bases de l’ISAF, de la police ou de l’armée afghane n’a été recensée, contre plus de 30 en septembre. Le ratissage des districts voisins par les alliés et leurs supplétifs locaux a payé: «Les gains tactiques ont été bien plus importants que je ne le pensais», admet un travailleur humanitaire. Les ingénieurs du contingent canadien – seul ou presque depuis 2005 et relayé désormais par une brigade américaine, bien plus nombreuse et mieux équipée – en tirent les conséquences: les chantiers des écoles financés par leurs soins avancent à grands pas. Surtout ceux jouxtant les immeubles protégés de l’administration.

Calme? «La contre-insurrection est loin de préserver autant les civils qu’on le dit», nuance le docteur Dawood Farad, directeur adjoint de l’hôpital de Mirwais, soutenu par le Comité international de la Croix-Rouge. Car les districts «rebelles» restent sous le feu. Trois cent quarante blessés de guerre, dont 85% amenés d’urgence, recensés ces deux derniers mois; 250 opérations. Un pic aggravé par la recrudescence de victimes indirectes, empêchées de se soigner par les combats ou les frappes d’avions ou de drones, plus ciblées certes, mais bien plus nombreuses.

La faute, accuse l’ISAF, en incombe largement aux insurgés qui, acculés, multiplient les bombes rudimentaires comme celle qui a fauché, à la mi-octobre, le sergent Abdul Manan, policier au corps et au visage criblé d’impacts, toujours alité à Mirwais. Vrai. Mais incomplet. Le commandement allié, de son côté, ferme au nom de la contre-insurrection les yeux sur les exactions de ses milices, telle celle du «colonel Razzik», un seigneur de la guerre pachtoun de Spin Boldak, à la frontière Pakistanaise. Connu à Kandahar pour être proche du puissant Ahmed Wali Karzaï, celui-ci avait la faveur du général britannique Nick Carter, l’ex-patron de la région sud. Qu’importent les rafles, ou les exécutions sommaires. «Du pur cynisme, lâche un homme d’affaires local. La population de Kandahar attend des alliés qu’ils nous libèrent de ces «parrains». Pas l’inverse.»

Et le gouvernement afghan? C’est à ses représentants que l’administration Obama, d’après son plan de transition, veut remettre les clefs du pays entre juillet 2011 et fin 2014. Or ici, à Kandahar, rien n’est solide. «Tout est vérolé par les clans», s’énerve, à Kaboul, Fatima Hashimi, députée sortante et adversaire de la famille Karzaï. A preuve. Deux des adjoints au maire ont été exécutés. Et celui-ci, ancien comptable exilé aux Etats-Unis, peste contre les «forces de l’ombre» promptes à s’emparer des terrains publics puis à les revendre à prix d’or. Tous ses ingénieurs, sauf un, ont déserté. Leurs remplaçants, payés 1800 dollars mensuels par l’US Aid, exigent des escortes. Pour chaque progrès, un piège.

«Il n’y a malheureusement pas les bons et les méchants, comme on aimerait le croire, poursuit une familière de la ville. L’économie de guerre a installé à Kandahar un système prédateur où chacun trouve son compte.» A commencer par les firmes de sécurité privées contrôlées par quelques familles, et par les «contractors», ces intermédiaires locaux utilisés par les forces américaines pour le ravitaillement des bases et tous leurs projets, financés par la pluie de milliards du Pentagone. Un entrepreneur, rencontré dans les locaux de l’Agence nationale pour les investissements, confirme: «Personne ne pense à l’Etat de droit, à la paix. C’est chacun pour soi, à court terme.» Du pain bénit pour la propagande talibane.

Car tout le monde le confirme. Kandahar, terre pachtoune, reste un nid d’insurgés. Invisibles, ils sont partout. Infiltrés jusque dans la police, bien renseignés. Ils rackettent, menacent, éliminent, agressent à l’acide les femmes qui refusent la burqa. Pas étonnant, dès lors, que le général David Petraeus, auréolé de sa réussite obtenue en Irak à force d’enrôler les tribus contre Al-Qaida, ait érigée en symbole la reconquête de la ville. «Nous ne serions rien sans les Américains», complète le général Shah Ahmed Sazai, chef de la police, sous une grande carte de Kandahar constellée d’épingles synonymes d’attentats. L’une d’elles désigne l’IED, l’explosif artisanal, qui a tué son prédécesseur: «Les talibans profitent de la confusion. Nous n’en viendrons à bout qu’avec l’aide de l’ISAF.»

Pas surprenante, non plus, l’angoisse de nos interlocuteurs locaux. Rester dans la voiture. Eviter si possible de marcher dans les rues. La peur d’être vu par les talibans avec un étranger les tétanise. «On les connaît. Et l’on sait aussi qu’ils ne commettent pas tous les crimes qui leur sont attribués…» avertit, mystérieux, le propriétaire du Kandahar Coffee Shop, le principal café du centre-ville.

Ultime détour par l’université. C’est ici que Mollah Omar et ses disciples islamistes purs et durs espéraient former leur future élite. Le prêcheur borgne, protecteur d’Oussama ben Laden, y avait fait construire la mosquée au dôme bleu, aux quatre minarets inachevés, qui surplombe les dortoirs. Une page définitivement tournée? Voire. La villa toute proche de l’ex-maître de l’Afghanistan a beau être occupée depuis des années par les forces spéciales américaines et par les commandos de la CIA affairés à traquer les «terroristes», la donne reste, là aussi, fragile pour l’Etat afghan.

La colère des étudiants et des professeurs contre les agissements du Pakistan et de l’Iran voisins nourrissent les refrains nationa­listes. Les accusations faciles contre la coalition soupçonnée de vouloir «mettre la main» sur les richesses du sous-sol afghan alimentent les conversations. Les jeunes femmes qui forment moins de 5% des élèves sont invisibles. Pis: malgré les promesses des Américains, la bibliothèque du département d’anglais reste, après neuf années de guerre, désespérément vide. La volonté de ces jeunes Pachtounes de décrocher une bourse à l’étranger, leurs invitations souriantes à partager leur repas n’ont d’égal que leur scepticisme envers les autorités de Kaboul. «Les Etats-Unis risquent de répéter les fautes commises par les Russes, prédit le président de l’Université, Hazrat Mir Totakil, un agronome formé à Moscou. Le pire, pour eux comme pour nous, serait de décevoir tous ces étudiants.»

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