Tokyo Selfie

«Karaoké, mangas, animés et emojis»

Notre correspondant à Tokyo ausculte l’actualité dans le miroir du Japon et de ses réseaux

Soleil de printemps sur la Maison-Blanche. Barack Obama, bel aplomb, regard à l’horizon, accueille le premier ministre japonais Shinzo Abe. «… Et c’est aussi une chance pour les jeunes Américains de dire merci pour toutes les choses venues du Japon que nous aimons. Comme le karaté, le karaoké…» Léger rire dans l’assistance. «… les mangas…» Shinzo Abe sourit poliment. «… les animés, et bien sûr les emojis.» Les invités rigolent franchement.

Sacré Barack. Bien sûr, il a aussi souligné la signification historique de la venue de la délégation japonaise. J’aurais d’ailleurs pu vous parler des nouveaux accords de sécurité qui confèrent au Japon davantage de poids géostratégique (notamment face à la Chine), ou des sempiternelles négociations commerciales en matière d’automobile et d’agriculture.

Pourtant, c’est ce compliment à la fois affectueux, paternaliste et légèrement condescendant du président américain qui retient mon attention. Après tout, c’est vrai: sur Facebook ou Twitter, ce sont les nouveaux épisodes de Dragon Ball plutôt que le voyage de Shinzo Abe à Washington qui font réagir mes contacts. Cet enthousiasme pour la pop culture nippone a un nom: Cool Japan.

Le terme, que l’on doit à un article de 2002 paru dans Foreign Policy intitulé «Japan’s Gross National Cool», exprime un paradoxe. L’expansion du soft power de l’Archipel, dans les années 1990 et 2000, s’est faite en parallèle avec un ralentissement économique, après la fin du «miracle japonais». La situation est contre-intuitive: généralement, montées en puissance culturelle et matérielle vont de pair.

Voilà qui n’a pas tardé à attirer l’attention des leaders de la politique et de l’industrie. Tandis que les Pokémon prenaient d’assaut les cours de récré, le gouvernement japonais a mis sur pied dès 2010 un Bureau de promotion des industries créatives dont l’objectif est la diffusion mondiale des contenus labellisés Cool Japan. Mangas et animés, mais aussi mode, gastronomie ou architecture, au gré de centaines de millions de francs de budget.

Bien. Mais jusqu’à quel point le fétichisme culturel sert-il les intérêts d’un pays? Dans son dernier numéro consacré entièrement au Japon, la revue Monocle pose cette question à propos de Doraemon, le chat-robot tout bleu, héros de manga et élu au rang d’Anime Ambassador en 2008: qu’est-ce qu’une superpuissance du XXIe siècle pense projeter à l’international lorsqu’elle choisit un cartoon pour la représenter? En d’autres termes, à partir de quel moment le soft power devient-il vraiment trop encombrant?

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