Elle n’est là que depuis trois mois, et pourtant elle prend déjà toute la lumière. En trois mois, Karin Keller-Sutter s’est déjà affirmée comme une femme d’Etat. Mieux: «KKS», qui porte l’acronyme de ses initiales, privilège réservé aux «bêtes politiques», est bien partie pour devenir la personnalité la plus influente du gouvernement.

D’emblée, elle a cassé tous les codes. Elle a joyeusement ignoré la règle non écrite qui veut qu’un conseiller fédéral se fasse discret durant les cent premiers jours de son mandat. D’abord par nécessité: à peine en place, la ministre de Justice et Police a dû lancer la campagne de votation sur la mise en œuvre par la Suisse de la directive européenne sur les armes. Mais pas seulement: lors d’une interview sur les ondes de la RTS, elle a donné son avis sur le retour des djihadistes suisses avant même que le Conseil fédéral n’en soit informé. D’aucuns ont froncé les sourcils devant cet accroc à la collégialité, mais ils lui ont pardonné.

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KKS ambitionne de devenir la nouvelle Doris Leuthard, soit celle qui arbitre les conflits par des solutions pragmatiques

Pourquoi? Parce que Karin Keller-Sutter incarne l’espoir de ceux qui s’inquiètent, comme le conseiller national sortant Fathi Derder dans son dernier livre, que «le génie suisse prenne l’eau», à savoir que ce pays prospère soit incapable de se réformer. A Romanshorn, elle a souligné qu'elle entendait être une femme de consensus. «Je veux mettre l’individu au centre de mes préoccupations, et non l’idéologie», a-t-elle déclaré. Par cette phrase clé, elle laisse clairement apparaître le rôle qu’elle veut jouer au sein du Conseil fédéral.

Deux votations cruciales

Bien qu’étant profondément libérale en matière économique et dure sur le front sensible de l’asile, elle ne suivra pas aveuglément les mots d’ordre de son parti, le PLR. KKS ambitionne de devenir la nouvelle Doris Leuthard, soit celle qui arbitre les conflits par des solutions pragmatiques. Souvent caricaturée en «Dame de fer» lorsqu’elle siégeait au Conseil d’Etat saint-gallois, KKS pourrait bien devenir l’atour cœur du Conseil fédéral en lui conférant une nouvelle crédibilité.

Une crédibilité qui sera cruciale lors de deux prochaines votations, à commencer par celle relative aux armes dans le cadre du Traité de Schengen-Dublin. Sans vouloir manquer de respect à sa prédécesseure, Simonetta Sommaruga, il faut bien reconnaître qu’elle est mieux armée qu’elle pour combattre les référendaires tant elle leur ressemble. Comme eux, elle est libérale et fédéraliste. Comme eux, elle sait même tirer au pistolet!

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Le second enjeu concerne l’initiative de l’UDC pour résilier l’accord sur la libre circulation des personnes, dont l’approbation correspondrait selon elle à un «Brexit suisse». Là aussi, elle a compris qu’il faudrait un signal fort des partenaires sociaux comme des partis constructifs pour gagner la bataille. Karin Keller-Sutter en est persuadée: ce n’est qu’après ces deux possibles victoires que la Suisse sera mûre pour signer l’accord-cadre avec l’UE.

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