«For He Is a Jolly Good Fellow…» chantent, debout, les délégués à la Conférence de Bretton Woods le 22 juillet 1944 alors que John Maynard Keynes quitte la salle du banquet final après un brillant discours saluant la naissance du Fonds monétaire internationale (FMI) et de la Banque mondiale.

Le chef de la délégation britannique et plus célèbre économiste d’alors se retire tôt parce que trois semaines d’intenses négociations l’ont épuisé et, peut-être, par dépit pour avoir dû politiquement accepter les propositions américaines alors qu’il avait intellectuellement dominé les débats. Il ne sait alors pas que bien plus tard des cuistres feront une insulte de son nom, qu’un certain public l’accusera d’avoir prôné des déficits budgétaires permanents et, même, que de trop nombreux professeurs ramèneront ses idées à la simple affirmation de l’inflexibilité des prix à la baisse. En fait, tout est plus subtil et plus intelligent, comme une analyse, même superficielle, du circuit économique le fait facilement comprendre.

Imaginez une simple économie autarcique – en jargon on dit fermée, à l’instar par exemple d’un très grand pays. Elle fonctionne comme une horloge: les usines se trouvent à 9 heures, les magasins à 12, les consommateurs à 15 et les travailleurs à 18. Les productions y circulent dans le sens des aiguilles du cadran: la main-d’œuvre fabrique les biens et services dans les «usines», qui livrent alors ceux-ci aux magasins, ces derniers les vendant finalement aux consommateurs qui font ménage commun avec les travailleurs, ce qui boucle le circuit et permet à l’horloge de continuer à tourner. Sauf dans de très petits groupes, ses rouages fonctionnent mieux s’ils sont huilés. Pour une économie, le lubrifiant, c’est la monnaie qui permet des échanges à grande échelle en allant, elle, dans le sens inverse des aiguilles des cadrans et du mouvement des biens et services. Elle sert aux patrons à verser des salaires qui seront dépensés par les ménages dans les magasins, ce qui permettra à ceux-ci de régler leurs fournisseurs, redonnant ainsi aux employeurs les fonds nécessaires pour rémunérer leurs salariés. Mêmes si la fabrication et la demande de chaque bien sont réglées par la main invisible de marchés spécifiques et comme le circuit est fermé, globalement, ce sont, à l’équilibre, les travailleurs/salariés qui absorbent/rachètent leur propre production.

Mais alors que se passe-t-il si le circuit est rompu? Si des consommateurs, par exemple, achètent moins qu’ils ne reçoivent? Ils peuvent prêter leur surplus aux investisseurs, ce qui rétablit le circuit et permet la croissance, mais ils peuvent aussi bien garder l’argent reçu sous le matelas, en d’autres termes le thésauriser. Une partie de la production ne trouvant plus preneur, des invendus s’accumulent et les usines se mettent à licencier car la quantité de monnaie servant effectivement à la circulation n’est plus suffisante pour faire tourner l’horloge à pleine capacité, sauf, évidemment, si le circuit peut soudainement fonctionner avec moins d’huile qu’auparavant. Pour ce faire, il suffit que les prix et les salaires diminuent, ce qui accroît les encaisses utilement disponibles, permettant ainsi de rétablir le plein-emploi. Mais ceci implique que cet excédent soudain de liquidités dû à la baisse des prix soit dépensé, ce qui est loin d’être certain. Il est très possible, avance alors Keynes, que la demande supplémentaire de monnaie à titre de précaution soit si forte que cette nouvelle manne soit elle-même thésaurisée.

Dans ce cas, la déflation n’aura non seulement servi à rien, mais elle aura même contribué à exacerber les problèmes en déclenchant des anticipations de chute des prix. Consommateurs et entrepreneurs dépensent ainsi moins aujourd’hui dans l’espoir d’obtenir plus et moins cher demain, les profits attendus et les actions reculent, les taux d’intérêt sont bientôt quasi nuls et même les obligations d’Etat paraissent risquées car grosses de pertes en capital à la moindre remontée de ces derniers. Dans ces conditions, la monnaie dont le pouvoir d’achat monte au fur et à mesure que les prix reculent paraît un placement à ce point supérieur que sa demande explose quasiment à l’infini. L’économie se trouve alors dans une situation de «trappe à la liquidité», comme le dit si bien Keynes.

Dans cette situation, le chômage est involontaire, les travailleurs ou leur syndicat ne pouvant pas par eux-mêmes améliorer leur situation puisque les gains supposés d’une hypothétique baisse généralisée des salaires disparaîtront sous le matelas de leurs premiers bénéficiaires. Et si, pour satisfaire cette soif quasi inextinguible de liquidités, la banque centrale injecte massivement de la monnaie dans l’économie, elle ne peut au mieux que bloquer une spirale déflationniste, son action ne pouvant relancer la demande globale de biens car les encaisses seront immédiatement thésaurisées. C’est pourquoi, dans cet environnement, aucune des tentatives de relance monétaire massive ne se transforme en inflation, au grand étonnement d’ailleurs des économistes purement orthodoxes qui, obnubilés par l’offre apparente de monnaie, ne saisissent pas les changements nettement moins visibles de la préférence pour les liquidités du public.

Si la déflation ou l’expansion monétaire – deux actions miroirs car visant toutes deux à gonfler la quantité réelle de monnaie – ne peuvent tirer l’économie de l’ornière, seul le rebond d’une fraction de la demande finale qui n’est pas dépendante du circuit économique interne peut redonner de la vigueur à ce dernier, soit la demande extérieure qui est, elle, nourrie par le revenu du reste du monde, soit la demande de l’Etat qui peut très bien être financée par l’institut d’émission. La première voie – celle de la dépréciation monétaire – n’est ouverte ni aux grands pays ni aux petits si la crise est mondiale. La seconde, si elle est correctement dosée, est efficace dans ces circonstances puisqu’elle vient prendre le relais d’une demande privée défaillante et non pas remplacer celle-ci, une critique habituellement adressée à ce genre de mesures. C’est d’ailleurs à cette objection que Keynes a opposé un cadre théorique justifiant la relance budgétaire car, contrairement aux idées reçues, de nombreux penseurs avaient lancé cette idée avant lui mais sans en justifier son efficacité.

Ainsi, il n’y a pas de théorie keynésienne immuable mais des circonstances changeantes où, parfois, la demande de liquidités est telle que le circuit économique se grippe par manque d’huile. Depuis dix ans, par exemple, le goût pour les liquidités est nettement à la hausse – pour preuve, les montagnes de cash des grandes firmes, l’amour grandissant pour le désendettement, synonyme de préférence accrue pour des encaisses – au point qu’en 2008-2009 le monde est quasi tombé dans une trappe monétaire. Par chance, cette possibilité était connue et les banques centrales, les anglo-saxonnes surtout, ont alors su fournir les liquidités nécessaires. Si nos économies ne sont pas aujourd’hui dans une dépression style 1930, on le doit sans doute aux mânes de Keynes, un «Jolly Good Fellow» après tout.

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