Avec son allure comique - coiffure en pétard, grosses lunettes et talonnettes - et son bilan de «génie du terrorisme» - selon l'expression de Hwang Jang-yop, célèbre transfuge nord-coréen - le Cher Leader Kim Jong-il, héritier du régime de Corée du Nord, apparaît comme le rejeton improbable de Duffy Duck (dont il serait un fan) et de Ceausescu. C'est un parcours à la fois bouffon et sanglant que celui de cet héritier de la première dynastie communiste du monde qui, six ans après une brillante comédie de réconciliation avec la Corée du Sud, vient de provoquer le monde en procédant à un essai nucléaire.

«Si la Corée du Nord demeure un trou noir pour les services secrets, la part invisible de Kim Jong-il - ses pensées, impulsions et intentions - reste au cœur des ténèbres», prévient Michael Breen en préambule d'un livre sur le Cher Leader*. Ce qu'on sait de Kim Jong-il passe en effet par l'hagiographie officielle - qui glorifie avec zèle ses extraordinaires talents - et par les témoignages de transfuges du régime - qui chargent d'autant plus leur ancien maître que leur avenir dans le monde libre en dépend. D'anciens gardes du corps, danseuses ou cuisiniers ont aussi raconté. Leur motivation paraît parfois douteuse: difficile de ne pas considérer avec prudence un ouvrage comme celui de cet ancien cuisinier japonais, intitulé: Cuisinier de Kim Jong-il, J'ai vu son corps nu.

A chaque étape de la vie de Kim Jong-il, les points d'interrogation sont plus nombreux que les certitudes. Les circonstances de sa naissance n'y échappent pas. Est-il né durant l'été 1941 ou le 16 février 1942, comme le dit l'histoire officielle? Impossible de trancher. En revanche, contrairement à la légende qui le fait naître dans une chaumière du Mont Paektu - aujourd'hui attraction touristique car haut lieu de la mythologie des Kim -, il aurait vu le jour en Russie, dans un camp militaire près de la ville sibérienne de Khabarovsk, où ses parents, combattants antijaponais, se trouvent sous protection soviétique.

Enfant, Kim Jong-il se fait appeler Yura, à la russe. Les Mémoires de son père, pur produit de la propagande nord-coréenne, racontent que, né en pleine guérilla, il a grandi avec l'odeur de la poudre, mangé des rations de soldat et été bercé par les cris des commandants militaires. Un petit frère, Shura, meurt noyé en 1947. Mais la légende officielle retient surtout la mort de sa mère, Kim Jong-suk, en 1949, drame qui sera exploité aux fins d'attendrissement des masses nord-coréennes. Le futur Cher Leader éblouit ses professeurs et son entourage par son charme, son intelligence et son courage: «Lorsque les avions ennemis apparaissaient, le jeune Leader avait l'habitude de se précipiter au sommet de la colline devant sa maison pour regarder avec indignation le terrible spectacle de Pyongyang sous les bombes» larguées par de «haineux impérialistes américains», relate la propagande durant la guerre de Corée.

Malgré ces brillants débuts dans la vie et des études naturellement remarquables, des témoins moins complaisants - comme Hwang Jang-yop, proche de Kim Il-sung, haut dignitaire qui fit spectaculairement défection à Pékin en 1997 - font état d'une ascension difficile vers le pouvoir suprême.

Dès les années 60, l'obsession de Kim Jong-il, qui n'est pas le seul du clan Kim à vouloir succéder à l'Etoile polaire de l'humanité, sera de conserver les bonnes grâces de son père. «Créer le culte de la personnalité de Kim Il-sung et exagérer son rôle dans la révolution fut bien plus l'œuvre de Kim Jong-il que de Kim Il-sung», écrit Hwang, cité par Jasper Becker, auteur de Rogue Regime, un livre accablant sur les errances criminelles de la Corée du Nord et de ses dirigeants**. Amateur d'opéra et de cinéma - on dit qu'il possède aujourd'hui entre 15000 et 20000 films -, Kim Jong-il va se servir de ses penchants pour mettre en scène et développer le culte de son père.

Il écrira La Mer de Sangou La Fille Fleur, opéras à la gloire du Juche, l'idéologie de l'autosuffisance qui tient lieu de credo à la théocratie nord-coréenne. Il tourne des films, supervise la construction de monuments, organise des événements à la gloire du Grand Leader. Tout en peaufinant l'image mythique de Kim Il-sung à destination des masses, Kim Jong-il s'efforce aussi de gagner ses bonnes grâces en privé. Il le flatte, allant jusqu'à lui mettre lui-même ses chaussures, raconte Hwang. Sa piété filiale, le profil bas qu'il adopte en présence de Kim Il-sung vont lui servir à la fois d'assurance vie et d'instrument de pouvoir. Il persuade peu à peu son père qu'il n'a pas de serviteur plus fidèle et parvient aussi - sous couvert de simplifier la vie du Grand Leader vieillissant - à devenir l'intermédiaire incontournable entre Kim Il-sung et son entourage.

En 1974, le comité central du Parti fait de Kim Jong-il le successeur de Kim Il-sung. La décision reste secrète et il faudra attendre la fin des années 1980 pour que le peuple voie le portrait du fils rejoindre celui du père. Kim Jong-il a étendu son influence, notamment sur les services de sécurité et l'armée, même s'il faut attendre 1992, lorsqu'il prend définitivement le contrôle de l'armée, pour entendre sa voix sur les ondes de la radio officielle: «Gloire à l'armée héroïque du peuple», sera sa première injonction aux masses populaires.

Après la mort de son père, en 1994, il prendra soin de ne pas dévier de son rôle d'héritier. Observant scrupuleusement trois années de deuil, il nomme Kim Il-sung président éternel et se contente du poste de secrétaire général du Parti. Il continue ainsi de s'abriter derrière le mort - le Grand Leader, «cerveau» du «grand corps» que représentent les masses populaires nord-coréennes à qui les «nerfs» du Parti insufflent la vie - pour justifier sa dictature.

Du vivant de son père, Kim Jong-il doit se protéger d'autant plus qu'il mène secrètement une vie dissolue. Marié plusieurs fois, il vit aussi une folle histoire d'amour avec Sung Hae-rim, une actrice plus âgée que lui qui mourra en 2002 à Moscou, non sans lui avoir donné des enfants, dont un fils qui aurait notamment fréquenté des écoles en Suisse. Les fêtes du vendredi, où Kim régale, fait boire et danser ses favoris sur les airs à la mode en Corée du Sud, sont devenues célèbres grâce au témoignage d'une actrice sud-coréenne et de son mari cinéaste, kidnappés par Kim dans les années 1970.

En «despote-né», dira Hwang Jang-yop, il orchestre grâces et disgrâces autour de lui. A des faveurs inouïes - invitations à séjourner dans un de ses nombreux palais somptueux, distributions de Mercedes, de montres suisses, de caisses de Cognac, séjours luxueux à l'étranger - peuvent succéder le bannissement subit, parfois vers un camp de travail ou, dans de rares cas - selon des témoignages invérifiables -, l'exécution.

La terreur ne fait pourtant pas reculer Kim Jong-il. Il en use pour asseoir son pouvoir, selon Jasper Becker, afin de terrifier le peuple ou de glacer les gouvernements ennemis. Sous son règne, les effectifs du goulag nord-coréen auraient démesurément enflé. Il organise des exécutions publiques - dont celle du ministre de l'Agriculture en pleine période de famine. Il envoie l'armée réprimer le moindre frémissement d'insoumission. Il serait aussi directement à l'origine de nombreux enlèvement et de plusieurs attentats perpétrés à l'étranger, dont une tentative de meurtre contre le président sud-coréen et, surtout, l'explosion d'un avion sud-coréen qui tue 115 personnes en 1987.

Même aux yeux des partisans de Kim Il-sung, son bilan doit sembler catastrophique. Depuis son avènement l'économie nord-coréenne s'est effondrée, au moins deux millions de Nord-Coréens sont morts de faim et il a mis son pays à l'écart de toute clémence internationale en choisissant notamment de cultiver le pavot et de se livrer au trafic de missiles pour assurer son train de vie et la survie de son régime. La course folle vers la possession de la bombe nucléaire relève sans doute du même désir de maintien au pouvoir. Mais dans le même temps, les hésitations du maître de Pyongyang entre la provocation impérieuse du reste du monde et la quête désespérée de crédibilité disent que Kim Jong-il, lui-même, n'a sans doute pas tout à fait confiance dans un régime dont il est bien placé pour savoir qu'il repose pour bonne part sur du carton-pâte.

* «Kim Jong-il: North Korea's Dear Leader; who he is, what he wants, what to do about him», Ed. John Wiley & Sons (Asia) Pte Ltd, 2004.

** «Rogue Regime: Kim Jong-il and the looming threat of North Korea», Ed. Oxford University Press, 2005.

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