Revue de presse

Kim Jong-un en son luxueux tortillard, à 60 km/h à travers toute la Chine

Le voyage du jeune leader nord-coréen de Pyongyang à Hanoi, où il tient sommet avec Donald Trump dès mercredi, ravive toute la mythologie ferroviaire des régimes communistes. Et plus particulièrement celle de la dynastie des trois Kim

Kim Jong-un est arrivé mardi à Hanoi, au Vietnam, au milieu de foules enthousiastes et de mesures de sécurité draconiennes, pour sa deuxième rencontre avec Donald Trump, censée donner du contenu à la déclaration largement symbolique sortie du précédent sommet de Singapour. Venant de Chine, le leader nord-coréen a débarqué de son train blindé vert olive frappé d’un liseré jaune en gare de Dong Dang, après une odyssée ferroviaire de près de 4000 kilomètres depuis Pyongyang, où son départ a été somptueusement mis en scène:

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Mais pourquoi un aussi long trajet – plus de soixante heures – en train? Certainement pas par préoccupation de son empreinte carbone comme la jeune Greta Thunberg… Non, Kim a préféré renoncer à son avion présidentiel, un Iliouchine russe qui ne répond plus depuis longtemps aux normes de sécurité internationales. Il a renoncé aussi à emprunter un Boeing 747 chinois, comme il l’avait fait pour se rendre à Singapour en juin dernier, par souci de ne pas arborer les couleurs de l’Empire du Milieu, dont son pays serait apparu trop dépendant. Michael Peuker l’a très bien raconté lundi soir dans le Forum radiophonique de la RTS:

La gare vietnamienne où le fameux train a franchi la frontière avec la Chine était fermée au public et encerclée par des gardes armés pour accueillir ce convoi qui venait d’effectuer tout son périple à une moyenne de 60 km/h. Il a notamment été aperçu à plusieurs endroits sur le très moderne réseau chinois à grande vitesse, où il a créé pas mal d’embouteillages et de ralentissements divers. Il a semble-t-il tout de même évité le nœud stratégique de Pékin – mais les informations sont contradictoires à ce sujet – en passant par Zhengzhou et Wuhan.

Pendant toute la journée de lundi, raconte l’Agence France-Presse (AFP), les censeurs chinois se sont efforcés d’effacer les commentaires en ligne sur l’itinéraire de «Kim le boss» ou de «Kim le Gros, troisième du nom» – ses sobriquets en Chine – dont le train a donc traversé l’Empire très lentement. Son trajet, gardé secret, a bien alimenté les discussions sur le réseau social Sina Weibo. Cependant, les internautes ont tout de même pu signaler des retards d’autres trains et des barrages routiers.

Mais il y a une autre raison à ce choix du train, qui est une tradition historique de la famille Kim. C’est ce qu’explique l’AFP dans une autre dépêche, savamment améliorée par Paris Match, média auquel tout secret des rites protocolaires dynastiques ne saurait échapper. Sur un avion pourri, le train a aussi cet avantage de la lenteur, précisément, qui permet de diffuser de longues images de propagande sur les moindres faits et gestes des hauts dirigeants vénérés du peuple.

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D’ailleurs, Kim Jong-un s’était déjà rendu en janvier à Pékin à bord d’un même train blindé vert olive, dont la locomotive et les wagons ressemblaient à ceux qu’il avait empruntés en mars 2018 afin de se rendre dans la capitale chinoise pour ce qui était sa première visite officielle à l’étranger. Son père, Kim Jong-il, et son grand-père, Kim Il-sung, avaient aussi une préférence pour le rail quand il s’agissait de se déplacer. En Corée du Nord comme au-delà, mais jamais très, très loin.

En train chez Staline

Il faut aussi dire que Kim Jong-il, phobique de l’avion et paranoïaque comme beaucoup de dictateurs, se limitait à des voyages en train blindé en Chine et en Russie. En 2011, il a par exemple effectué un véritable marathon de 6000 kilomètres qui l’avait conduit à Pékin, Nanjing et Shanghai. Mais des trois Kim, le fondateur du pays, Kim Il-sung, était celui qui sortait le plus souvent des frontières. Il s’était secrètement rendu à Moscou en 1949 pour y rencontrer Staline et demander son soutien en vue de réunifier par la force la péninsule coréenne divisée.

Puis, en 1961, le père fondateur était retourné à Moscou, signant avec Nikita Khrouchtchev un pacte de défense mutuelle. Il avait ensuite assisté en 1965 à une conférence des non-alignés à Bandung, en Indonésie, en compagnie de son fils. Et en 1990, il était parti en secret en Chine pour discuter du réchauffement des relations entre la Corée du Sud et l’URSS, six ans après avoir effectué une tournée en URSS, Pologne, Allemagne de l’Est, Tchécoslovaquie, Hongrie, Yougoslavie, Bulgarie et Roumanie. Aussi vénérés que leurs illustres passagers, les wagons dans lesquels ils avaient voyagé trônent au mausolée Kumsusan de Pyongyang, non loin des dépouilles du «Soleil» et de l'«Etoile».

De Trotski à Brejnev

Bref, il y a là de quoi «enflammer les imaginations en Asie», comme le relevait déjà l’an dernier BFMTV. Le train est une mythologie à lui tout seul, il représente un «ingrédient essentiel de l’histoire» du communisme. «Durant la guerre civile contre les Russes blancs», par exemple, le «rouge Léon Trotski avait marqué les esprits en sillonnant son pays à bord d’un train blindé». Et comme le notaient encore Les Echos, «l’Etat nord-coréen assure que Kim Jong-il est mort en décembre 2011 dans son train, en pleine tournée ferroviaire auprès de son peuple». Sans compter cette image quasiment mythique de Leonid Brejnev débarquant très menaçant à Karlovy Vary, en Tchécoslovaquie, en 1967, une année avant la répression du Printemps de Prague par les forces du Pacte de Varsovie:

La passion des Kim pour les trains remonte donc à loin, selon France 24, qui notait aussi en 2018 que Kim Il-sung avait élu ce moyen de transport «après que, en pleine guerre de Corée au début des années 50, il avait pu compter sur un train pour le ramener sain et sauf à son quartier général, malgré une situation militaire incertaine». Le «Mystery Train» contemporain a, quant à lui, été détaillé dans le New York Times au printemps dernier: «Il est composé de 21 voitures, toutes blindées, aux vitres teintées», et le journal sud-coréen Chosun Ilbo rappelait également «que, malgré l’aspect désuet de l’ensemble», on trouve à bord «tous les raffinements modernes: une connexion satellite, plusieurs salles de conférences, plusieurs chambres, des écrans de toutes sortes».

Un train qui va par trois

Et de poursuivre: «Le train vert des Kim va par trois»: un premier parcourt le trajet, «rempli d’une centaine de militaires pour sécuriser les lieux», puis vient le train où prennent place «le leader, les siens et ses gardes du corps, et enfin une troisième série de voitures, où sont entassés effets personnels et fournitures diverses». Enfin, «un tel confort ne va pas sans un luxe de victuailles». Luxe d’ailleurs élevé au rang de grand art de la dérision dans l’épisode GoldenEye de la série des James Bond, notamment sa fameuse «Train Escape Scene» (2015):

Dans un livre du Russe Konstantin Pulikovsky, Orient Express, on lit par exemple à propos de Kim Jong-il «qu’il était un gourmet»: «Il était possible de commander à bord n’importe quel plat russe, chinois, coréen, japonais ou français.» Pour accompagner ces mets, «des caisses de bordeaux et de bourgogne embarquaient également». Toutefois, il n’y a pas que des avantages à s’en remettre au train vert. «Le blindage en alourdit sérieusement la marche», d’après Les Echos, avec ses équipements qui doivent «encore beaucoup à d’anciennes technologies soviétiques». Voilà pourquoi il roule aussi lentement, ce tortillard. A ne pas confondre avec le tracassin


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