Depuis qu'il s'est mis en ménage avec un chien, notre chroniqueur redécouvre le monde à travers les yeux d'un bouledogue anglais.

«Il n’est aucune sorte de sensation qui soit plus vive que celle de la douleur; ses impressions sont sûres, elles ne trompent point comme celles du plaisir.»

«Justine», Le Marquis de Sade, 1791

J’ai mis du temps à admettre la vérité. Et puis un jour, je me suis senti dans la peau d’un père qui découvre que sa fille adorée n’est pas nonne. Mais qu’elle travaille comme maîtresse Domina dans un bordel SM. Oui. Kimbelle, ma Kimbelle, ma chienne aux yeux doux et au front de satin blanc, ma Kim, ma Kimmi, ma Kiki, ma Kikette est sado. Le matin, elle quitte la maison, sage comme une image pieuse. Au coin de la rue, elle se métamorphose en Dominatrix BDSM. OMG!!!?…!!!

J’exagère? A peine.

J’avoue que moi aussi, au début, j’y ai cru, à la théorie du chien dominant. Je vous parle d’une croyance qui postule que TOUS les chiens sont des individus dominants ou dominés. Cette fable est née dans les années 1930, du côté des armées. C’est un certain Rudolf Schenkel qui l’aurait formulée. Selon lui, les chiens domestiques se comporteraient entre eux comme une meute de loups. Laquelle compte des individus alpha (au sommet de la hiérarchie) et des hères oméga (tout en bas). Cette idée anthropomorphique est plus répandue que jamais, même si la science a prouvé sa nullité.

Selon cette croyance, un chien dominant peut être mâle ou femelle, petit ou grand, peu importe. Le dominant se reconnaîtrait au fait qu’il est plutôt agressif, qu’il veut toujours manger le premier, qu’il ne tolère pas d’autres copains sur le canapé, qu’il ne partage pas ses jouets, etc. Objection n°1: les chiens ne sont pas des animaux de meute. Objection n°2: les loups qui ont servi de modèle à cette théorie étaient des animaux captifs, figés dans des rôles qui, en liberté, se reconfigurent au fil des situations. On voit bien le point de vue mâlocentriste qui préside à cette vision du monde.

Pas ma faute, pourtant, si j’y ai cru: la plupart des tutos sur YouTube postulent cette partition du monde. Du haut de mon ignorance, j’ai même demandé à mon éleveur de me confier un chiot non dominant. Il m’a désigné celle qui serait ma compagne, une petite femelle très empotée. J’ai vu sa patauderie, sa douceur. J’ai craqué. Je suis reparti avec le bébé bouledogue le moins dominant de la portée. C’est ce que je croyais.

Et que j’ai cru jusqu’à ce qu’une de ses nounous m’expliquât, pas plus tard qu’il y a quelques semaines, que ma chienne désormais adulte faisait la loi chez elle certains jours, qu’elle partageait sa gamelle mais pas ses jouets, qu’elle obéissait à tous les chiens un matin et se prenait pour le shérif de la maison le lendemain. Bref, qu’elle était comme tout être vivant: traversée d’élans altruistes et de lubies agressives, d’amours et d’amertumes. Et qu’elle était plutôt une tronche. Mais comment ai-je pu me tromper à ce point? Avais-je tant besoin de me sentir le plus fort de nous deux, le plus protecteur, le pilier de notre assemblage, le timonier de notre couple, le phare dominant nos deux vies?

J’y croyais si fort, à ce partage du monde canin et à la non-dominance de ma chienne, que je l’ai affublée d’une collection de colliers cloutés, de harnais inspirés du BDSM, de laisses tressées comme des fouets. Je me pensais malin d’ironiser ainsi en accentuant le contraste entre ma chienne que je pensais non dominante et ses accessoires de Dominatrix. Quel corniaud.

Maintenant que je sais que ma chienne est S et M, j’ai jeté ses colliers cloutés. Je lui en ai offert un tout neuf. Aux couleurs de l’arc-en-ciel.

La chronique Canin royal précédente: Le vieillard, la chienne, la carriole et le tube de Parfait

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.