Il y a une quinzaine de mois, la vitesse à laquelle s'était consumée la mèche avait surpris les plus blasés. Là-bas à Kinshasa, à des centaines de kilomètres, le maréchal Mobutu venait de sauter alors même que personne ne prenait encore vraiment au sérieux la rébellion qui s'était allumée au Kivu quelques mois auparavant, grâce notamment au détonateur rwandais.

Aujourd'hui, la nouvelle mise à feu, qui atteint cette fois le délogeur de Mobutu, fait cependant passer la précédente pour une piètre version au ralenti. Deux semaines à peine auront suffi pour que le minuscule Rwanda (un peu plus de la moitié de la Suisse) fasse trembler à nouveau sur ses bases son immense voisin (quatre fois et demie la France) devenu entre-temps la République démocratique du Congo. L'opération ne manque pas de culot: ouvrant de gigantesques tenailles de 1500 kilomètres de large, l'improbable alliance que forment les opposants à Laurent-Désiré Kabila, les nostalgiques de Mobutu et les soldats rwandais est à deux doigts de prendre les troupes «loyalistes» à revers, et se rapproche actuellement d'une capitale qui lui semble offerte.

A elle seule, la disproportion entre les adversaires montre cependant que cette nouvelle guerre n'est pas compréhensible en termes purement militaires. Constituant comme une caricature de la précédente, elle met en action des acteurs qui, pour avoir presque tous changé de place et de rôle, restent certes sensiblement les mêmes. Les constantes stratégiques, qui font de l'ex-Zaïre une pièce centrale du domino africain, ajoutent elles aussi à ce sentiment de déjà-vu. Mais les circonstances, elles, ont dramatiquement changé en quinze mois. Car si au-delà de bon nombre d'inquiétudes, le départ de Mobutu pouvait laisser une certaine place à l'espoir, il n'en reste à présent plus la moindre trace.

Avant la chute de Mobutu, en effet, le Zaïre était en voie de décomposition accélérée. Mais quinze mois plus tard, la décomposition est complète, comme le montre le pitoyable spectacle d'une «armée» de jeunes va-nu-pieds repéchés dans les rues de Kinshasa et censés prouver la détermination du pays entier à se défendre face à l'agresseur. En fait de détermination, chacun s'est d'ores et déjà mis à estimer le profit qu'il pourrait tirer d'un changement de pouvoir qui paraît aujourd'hui inévitable.

Surgi à l'époque comme un diable de sa brousse, Laurent Kabila a représenté un homme du passé dès son arrivée à Kinshasa. Assis depuis lors sur les charniers qui s'étaient remplis à mesure qu'il s'approchait du pouvoir, il n'a représenté la «renaissance africaine» que de manière extrêmement fugace, et encore aux seuls yeux des Américains, dont la sévérité a crû en proportion des déceptions économiques qu'y ont rencontré leurs entrepreneurs. Sans doute privés demain d'un Kivu qui finira en mains rwandaises, et peut-être d'autres régions encore, les habitants de la République démocratique du Congo seront surtout privés pour longtemps de toute raison d'espérance.

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