nouvelles frontières

Kirti Rinpoche en chemin pour l’ONU

Le chef religieux bouddhiste est parmi les mieux informés de la vague d’immolation sans précédent de moines tibétains. Il vient témoigner de ce drame devant le conseil des droits de l’homme, alors que la communauté internationale fait comme si rien n’était

Nouvelles frontières

L’autre jour, Kirti Rinpoché m’a accordé une audience à Dharamsala, en son monastère accroché à flanc de colline. Je l’ai interpellé sans détour: «Cent trois Tibétains se sont immolés depuis deux ans. Mais Pékin continue de réprimer et d’emprisonner les récalcitrants, et la communauté internationale fait comme si de rien n’était. N’est-ce pas un échec?» Lobsang Tenzin Jigme Yeshi Gyantso – c’est son vrai nom – a commencé par rectifier: «Ce n’est pas 103, mais 105, d’après nos dernières statistiques.»

Kirti Rinpoché est l’un des personnages les mieux informés sur cette vague sans précédent d’immolations. Bien que réfugié en Inde depuis 1959, il reste le chef spirituel du monastère Kirti, situé dans l’Amdo (région tibétaine intégrée à l’actuelle province chinoise du Sichuan), qui recouvre plusieurs monastères. C’est dans l’un de ceux-ci, à Ngaba, qu’un premier moine s’est immolé en 2009 pour protester contre la répression chinoise. Aujourd’hui, près d’un tiers des immolés tibétains est originaire de l’un de ses monastères. Ses moines, à Dharamsala, tiennent un décompte précis grâce aux contacts téléphoniques. Ils diffusent, quand elles existent, les photos des brûlés pour faire connaître la réalité hors de Chine.

«Dans notre cœur, on espère qu’il n’y aura plus d’immolation, dit Kirti Rinpoché. Mais ils n’ont pas d’autre option. Et, en définitive, on ne peut pas les juger, ce sont eux qui souffrent, ce sont eux qui décident du meilleur moyen de résister.» Les représentants tibétains en exil, dalaï-lama en tête, se sont abstenus de condamner ou de soutenir les immolations. Mais, disent-ils, du moment qu’il n’attentent pas à la vie d’autrui et que leur intention est altruiste (défendre la liberté des Tibétains et du Tibet), rien dans le boudhisme ne permet de condamner leurs actes. «Ils respectent la doctrine de non-violence du dalaï-lama. Tout ce qu’ils disent avant de mourir, c’est: «Tibet libre» et «Nous voulons le retour du dalaï-lama à Lhassa».

Kirti Rinpoché ne voit là que le dernier acte d’une longue tragédie qui dure depuis trois générations. L’Amdo, ou Tibet oriental, a été la première région tibétaine occupée par les troupes de Mao Tsé-toung dès 1936, à l’époque de la Longue Marche. «Les pillages de l’armée rouge ont provoqué la première famine de notre histoire.» En 1959, une deuxième génération s’est soulevée contre l’occupation, après que le Tibet fut intégré au territoire chinois. On assiste à présent à la troisième phase de résistance, qui a été déclenchée en 2008. «Comme l’a dit le président Mao lui-même, quand il y a répression, il y a révolte», commente le moine.

Lobsang Tenzin Jigme Yeshi Gyantso est né en 1942, et fut reconnu quelques années plus tard comme la 10e réincarnation de Kirti Rinpoché. Aujourd’hui, assure-t-il, il reste en contact avec ses ouailles de l’Amdo uniquement sur un plan religieux, alors que Pékin accuse les moines de Dharamsala d’orchestrer cette campagne de suicides. Récemment, il leur a fait parvenir un avis spirituel en 32 points. «Cela ne concerne que la morale de la vie quotidienne.» N’a-t-il pas réfléchi à un autre moyen de résister que l’immolation pour ses moines demeurés au Tibet? «Je prône toujours la plus grande retenue, dit-il. Il ne faut pas répondre à la violence par la violence, sans quoi la souffrance sera encore plus grande. Nous n’avons pas d’autre option.» Il prévoit donc que le recours aux immolations n’est pas près de s’arrêter.

Le soir même, au temple de Dharamsala qui jouxte la résidence du dalaï-lama, un défilé aux bougies prend forme pour rejoindre le monument aux martyrs tibétains, sorte d’obélisque ceint d’une fresque rudimentaire. Deux à trois cents personnes rendent hommage aux deux immolés du jours. Le bilan est désormais porté à 107 (tous ne sont pas décédés). Un représentant du Congrès de la jeunesse tibétaine, rare mouvement qui ose s’opposer au dalaï-lama en se prononçant en faveur d’un Tibet indépendant, prend la parole en anglais. Il prône lui aussi la non-violence, mais on comprend que c’est contre son gré. Il ne cache, en revanche, pas sa frustration contre le silence de la communauté internationale. «Si le Tibet brûle, c’est aussi parce que le monde reste muet.»

Kirti Rinpoché sera à Genève ces prochains jours, pour témoigner en marge du Conseil des droits de l’homme. Le 10 mars, il s’exprimera sur la place des Nations et manifestera à l’occasion de l’anniversaire du soulèvement de 1959.

Rien dansle bouddhisme ne permet de condamner les actes d’immolation

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