il était une fois

Kofi Annan, l’ONU, l’individu et l’Etat

L’ancien secrétaire général des Nations unies revient, dans son autobiographie, sur les grandes crises politiques et humanitaires qui ont marqué les vingt dernières années. Par Joëlle Kuntz

Il était une fois

«J’ai pris mes fonctions de secrétaire général au début de 1997 avec la conviction profonde que nous devions mettre l’individu au cœur de tout ce que nous faisions aux Nations unies», écrit Kofi Annan dans l’autobiographie qu’il publie à New York sous le titre Interventions, A life in War and Peace. Pour cela, dit-il, il fallait populariser la notion d’intervention et donc «remettre en question l’idée selon laquelle la souveraineté nationale est immuable et inviolable, quels que soient les crimes commis à l’intérieur des frontières des Etats».

Pour quelqu’un qui fut chargé pendant huit ans de coordonner en vue de la paix la politique des 192 Etats membres des Nations unies, Etats reconnus et couronnés avec les lauriers de l’indépendance et de la souveraineté, c’est un témoignage extraordinaire. Mais un témoignage décalé en regard de la situation en Syrie: là-bas, l’individu ne compte toujours pas, il n’y a pas d’intervention possible pour alléger ses souffrances et la souveraineté reste un bastion infranchissable.

L’histoire de ce témoignage commence en 1988, lorsque Mikhaïl Gorbatchev annonce son intention de réduire la taille de l’armée soviétique et sa présence en Europe centrale. La confrontation Est-Ouest se termine. ­De 1945 à cette date, l’ONU avait une douzaine de missions de Casques bleus à travers le monde. Entre 1988 et 1992, le Conseil de sécurité en crée dix autres, dans des conflits résultant de l’écroulement des alliances de la Guerre froide. Des régimes anciennement alignés sur l’une ou l’autre puissance, et disciplinés par elle, ont pris leur liberté ou ont explosé. Par exemple l’Irak, la Somalie, la Yougoslavie, Timor, le Cambodge sont devenus des zones de guerre dont les populations civiles sont les premières victimes.

Lorsque Kofi Annan prend la tête des opérations de maintien de la paix en 1993, l’ONU, pour faire face, s’est donné un «agenda pour la paix». Ce programme contient les germes des difficultés à venir: jusque-là, les Casques bleus n’étaient déployés qu’avec l’accord explicite des parties en conflit. Mais, du fait de la gravité des situations et de l’urgence de les alléger, le Conseil de sécurité a accepté que les soldats de l’ONU puissent être envoyés sans le consentement de tous. «Un petit changement, dit Annan, mais qui allait avoir d’immenses répercussions sur ce que les Casques bleus auraient à faire.» Sans l’accord de toutes les parties, ceux-ci auraient à user de la force, ils courraient des risques et, une fois ces risques avérés, les Etats seraient de moins en moins enclins à offrir des contingents. Les opérations de maintien de la paix échoueraient faute de ressources humaines en suffisance pour les mener à bien. La réalité a suivi le scénario.

La période onusienne de Kofi Annan illustre, selon ses dires, l’écart entre le désir d’aider, qui n’a plus de frontière, et la capacité d’aider, qui en a de très hautes; entre la souffrance des individus, qui émeut les sociétés, et les priorités des Etats, dont les électeurs ne tolèrent aucun mort parmi eux; entre le Conseil de sécurité, qui dit «allons-y», et les chefs de gouvernement qui n’envoient personne pour «y aller»; entre la compassion spontanée et la responsabilité délayée.

Chacune des crises humanitaires qui ont marqué les vingt dernières années a sa logique propre. Annan en parle avec le maximum de bonne foi exigible d’un auteur qui en fut l’acteur. Il insiste sur l’impréparation intellectuelle de ceux qui sont appelés à intervenir, sur leur manque de connaissances historiques des situations locales, qui leur font commettre des erreurs stratégiques lourdes de conséquences, comme par exemple l’excès de confiance mise dans les accords d’Arusha de 1993 promettant un partage du pouvoir entre les Hutus et les Tutsis.

A ce défaut structurel, Annan ajoute la dimension personnelle de l’action. Il donne sa version de la controverse qui l’a opposé au général Dallaire, le Canadien aux commandes de la force des Nations unies à Kigali. Le 11 janvier 1994, celui-ci avertit New York qu’un plan d’anéantissement des Tutsis est en marche. Un informateur lui en a détaillé les étapes et lui a indiqué l’emplacement des caches d’armes. Le général se propose de les détruire. «Peux ce que Veut. Allons-y», lance-t-il en conclusion de son message.

A cette date, 80 000 Casques bleus sont présents dans 17 opérations de maintien de la paix, auxquelles participent plus de 60 pays. C’est peu d’hommes pour beaucoup de responsabilités. Il y en a 2000 au Rwanda, dont 600 à Kigali, sans blindés ni hélicoptères. Selon Annan et son département, Dallaire n’a ni les moyens d’intervenir ni le droit puisque les Casques bleus ne peuvent pas faire usage de la force. Ils lui refusent donc leur feu vert. Le général reprochera à Annan d’avoir manqué de courage. Le massacre des Tutsis s’est en effet déroulé comme son informateur l’avait prédit. Mais Annan avait en tête le désastre onusien en Somalie, l’année précédente: il craignait qu’une confrontation incite le Conseil de sécurité à mettre fin à l’opération, et peut-être à toutes les autres.

L’ancien secrétaire général avoue que le génocide rwandais pèse sur sa conscience. Quelle a été sa part, à lui, dans l’échec? Il livre sa réflexion aux archives de l’histoire immédiate.

Kofi Annan est revenu sans succès de sa tentative de médiation en Syrie. On sait mieux, après l’avoir lu, que le peuple syrien est l’otage de ce qui a échoué en Somalie et au Rwanda, de ce qui a mal marché en Bosnie, au Kosovo, à Timor, au Darfour, de ce qui n’aurait pas dû se passer en Irak. Il est au bout d’une chaîne de désillusions et de désinvestissement. Il est seul.

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