analyse

Konrad Adenauer, la fin des aventures

Il y a cinquante ans, le premier chancelier de l’Allemagne post-hitlérienne se retirait à l’issue d’une carrière inhabituelle. On en redécouvre quelques facettes à la faveur des Documents diplomatiques suisses

«Keine Experimente!» («Pas d’expérimentations!») avait lan­cé le premier chancelier allemand de l’après-guerre, Konrad Adenauer, à ses compatriotes. C’était en 1957. Après le suicide d’Hitler, une démocratie était née sur les ruines laissées par la folle dérive du régime nazi. Adenauer, la figure tutélaire de cette renaissance entamée en 1949, était au diapason avec ses compatriotes. Sa mise en garde à un peuple vaincu, qui s’était laissé séduire pendant des années par la plus atroce des aventures humaines, touchait juste. Désormais ancrée au fond de l’âme allemande, la peur de l’expérimentation n’a toujours pas disparu.

L’Allemagne se souvient ces jours que Konrad Adenauer quitta le pouvoir il y a exactement cinquante ans, le 15 octobre 1963. Candidat du parti conservateur (la CDU), il était arrivé à la tête du premier gouvernement de la nouvelle RFA en prônant des vertus traditionnelles et rassurantes. L’Allemagne avait besoin de calme et d’ordre; elle aspirait à travailler et à profiter des fruits de son travail; elle ne cherchait qu’à retrouver sa dignité et l’estime d’elle-même.

Le pragmatisme prudent d’Adenauer, surtout soucieux d’efficacité, donna le ton à la ­culture politique allemande. Ce style continue d’inspirer la classe politique d’un pays qui ne craint rien plus que l’incertitude. L’échec aux dernières élections du nouveau parti eurosceptique Alternative für Deutschland, qui veut réintroduire le mark à la place de l’euro, aurait comblé Adenauer. Le triomphe de la chancelière Angela Merkel en ­garante du statu quo s’inscrit dans cette aversion pour tout ce qui est imprévisible. Au diable les aventures!

Konrad Adenauer était un vieil homme – 73 ans – quand il accéda à la Chancellerie fédérale le 15 septembre 1949. Son élection tint à un fil – une voix de majorité, la sienne! Porté par une formidable santé, il exerça le pouvoir quatorze ans: un règne trop long. Adenauer s’accrocha au pouvoir et finit mal sa carrière. Son parti, le trouvant encombrant, finit par le pousser vers la sortie.

Depuis plusieurs mois, Adenauer avait pu s’en rendre compte: plus personne ne l’écoutait. «Je ne pars pas d’un cœur léger», ­concéda-t-il lors de ses adieux au Bundestag, le 15 octobre 1963. Dans sa note diplomatique relatant cette journée particulière, l’ambassadeur de Suisse en Allemagne Alfred Escher souligne l’ingratitude du partant: «Konrad Adenauer n’a même pas adressé la moindre reconnaissance aux ministres de son gouvernement. Il n’a même pas prononcé le nom du sympathique ministre de l’Economie, le père du miracle allemand, Ludwig Erhard, promis à lui succéder.» C’est à lire dans un ouvrage paru il y a tout juste une année. L’his­torien allemand Bernd Haunfelder y met à jour des documents inédits sur l’ère Adenauer, tirés des Documents diplomatiques suisses (Dodis).

Le retrait du chancelier Adenauer, consenti dans l’amertume, n’était même pas un départ définitif. Le natif de Cologne avait réclamé la présidence de la CDU en échange de son abdication gouvernementale. En 1966, l’historien suisse Jean Rodolphe de Salis, lors d’une visite à Adenauer, apprit de son hôte comment celui-ci préparait les élections lé­gislatives de 1969, qu’il comptait bien gagner. Le vieil homme mourut toutefois une année plus tard, le 19 avril 1967.

«Il y a peu de monuments à Konrad Adenauer alors que les rois, les généraux et les empereurs encombrent les rues et les places», a constaté Joseph Rovan dans son Histoire de l’Allemagne (Seuil, 1994). «Nul Allemand n’a toutefois mieux mérité de la patrie, qu’en peu d’années il a arrachée à l’abîme et conduite à des réussites inouïes», tranche l’historien, à la biographie partagée entre l’Allemagne et la France.

Bernd Haunfelder partage ce verdict: «Adenauer fut le plus grand homme d’Etat allemand de ces cent dernières années et il restera pour plusieurs générations la figure politique marquante, symbole d’opiniâtreté et de constance à redresser son pays.» Le plus surprenant, note l’historien, est que, à ses débuts, «personne ne le croyait capable en raison de son âge avancé». Ceux qui l’élurent chancelier imaginaient désigner un homme de transition.

Le meilleur supporter d’Adenauer était, jadis, un diplomate suisse: le consul général de la Confédération à Cologne. Franz-Rudolf von Weiss appartenait au cercle étroit de ses amis. Il connaissait ses plans pour reprendre en main l’Allemagne après tant de sang et de larmes versées. Dans des câbles à sa hiérarchie, le consul avait prédit, encore pendant la guerre, que c’est Konrad Adenauer qui accéderait au pouvoir après l’effondrement des nazis. Il avait toute confiance dans sa personnalité et son appréhension réaliste du monde et des rapports de force. Dans une de ces dernières notes rédigées à Cologne, Franz-Rudolf von Weiss écrit à propos du chancelier Adenauer: «C’est une immense satisfaction de constater que je ne m’étais pas trompé en prédisant qu’il serait l’homme dont l’Allemagne avait besoin.»

* Bernd Haunfelder (éditeur), «Aus Adenauers Nähe. Die politische Korrespondenz der schweizerischen Botschaft in der Bundesrepublik Deutschland, 1956-1963», 2012. Ce volume est le deuxième de la série «Quaderni di Dodis», une publication du groupe de recherche des Documents diplomatiques suisses (DDS) – www.dodis.ch

Son pragmatisme prudent, surtout soucieux d’efficacité, donna le ton

à la culture politique allemande

«Il y a peu de monuments à Konrad Adenauer alors que les rois et les généraux encombrent les rues»

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