«J'ai quitté la Suisse pour l'Albanie au printemps de l'an dernier afin de mettre mes compétences militaires au service du Kosovo, mon pays. Je ne me doutais pas à l'époque qu'il existait différentes factions au sein de l'armée de libération et que leur rivalité allait s'exacerber au point de miner gravement notre effort de guerre. C'est seulement sur place que cette réalité m'est apparue. Après quelques mois, dégoûté, j'ai préféré laisser tomber: non, vraiment, j'étais venu me battre contre les Serbes, pas contre d'autres Albanais.» Enver *, requérant d'asile posé, intelligent, fait partie de ces dizaines d'officiers kosovars de l'armée titiste qui, après avoir appris leur métier dans les meilleures académies, ont réagi au démembrement de la Yougoslavie en se mettant au service de leurs autorités indépendantistes, le «président» Ibrahim Rugova et son «premier ministre» en exil Bujar Bukoshi. Pour ces militaires, en effet, il ne faisait aucun doute dès l'été 1991 que leur province ne pouvait prétendre à l'émancipation sans se préparer à recourir à la force, et donc sans se munir d'une armée aussi professionnelle que possible. L'accueil réservé à leur offre s'est pourtant avéré d'emblée ambigu. Bujar Bukoshi a bien proposé aux volontaires de les enrôler, en leur promettant un traitement mensuel de quelque 300 marks. Mais il a parallèlement découragé ceux qui souhaitaient mettre tout de suite sur pied l'armée de leur désir. La stratégie officielle, prônée inlassablement par Ibrahim Rugova, était la non-violence, ce qui supposait que les militaires devaient être placés, d'une façon ou d'une autre, sur la touche. Il ne restait plus aux officiers, légitimistes par tradition, qu'à ronger leur frein. Certains ont refait provisoirement leur vie dans le civil en Suisse ou en Allemagne, d'autres ont poursuivi leur carrière sous les drapeaux croates ou bosniaques, ce qui leur permettait de porter des coups à leur ennemi serbe tout en accumulant pour l'avenir une précieuse expérience du combat.

Leur chance, les militaires de carrière la recevront paradoxalement d'autres Kosovars moins respectueux de l'autorité. Convaincus de l'inefficacité de la méthode Rugova, une poignée de militants politiques clandestins, appartenant au Mouvement de libération du Kosovo (LPK), en arrivèrent au milieu des années 90 à s'allier à des paysans rugueux de la Drenica, à la solide tradition rebelle, pour défier les armes à la main les forces d'occupation serbes. Cette Armée de libération du Kosovo (UÇK) gagnant peu à peu en importance, Bujar Bukoshi comprit durant l'automne 1997 que le Kosovo se dirigeait inéluctablement vers la guerre et que, sous peine d'être débordé par ses rivaux, il devait absolument se doter lui-même de troupes. Ce qu'il fit en toute hâte, en battant le rappel de ces officiers. Les événements, dès lors, se bousculèrent.

Après avoir mobilisé ses hommes au sein d'une nouvelle organisation, les «Forces armées de la République du Kosovo» (FARK), et les avoir placés sous les ordres d'un ancien colonel de l'armée yougoslave, Ahmet Krasniqi, nommé pour l'occasion ministre de la Défense, le premier ministre offrit l'encadrement de ses professionnels aux maquisards de l'UÇK. Dans l'espoir évident et d'ailleurs non dissimulé de prendre ainsi le contrôle de la toute jeune guérilla. «Ce projet était sans doute opportuniste mais il correspondait à une nécessité, commente Bashkim, un ex-officier kosovar de l'armée croate. La guerre est un art, pas un jeu. A plus forte raison quand on la mène contre des militaires aussi redoutables que les Yougoslaves, forts d'une expérience accumulée pendant des années de la Croatie à la Bosnie en passant par le Zaïre 1. Or, à de rares exceptions près, les commandants de l'UÇK manquaient cruellement de connaissances militaires, ce qui leur a fait commettre d'énormes erreurs. Des recrues mal préparées et insuffisamment armées ont été envoyées au front sans appui logistique et sans objectif clair. Et bien des hommes, dans ces circonstances, sont morts inutilement.» «Commencer une guerre est facile, ajoute Visar, un autre officier kosovar, ce qui est difficile, c'est de la gagner. Une fois le conflit lancé, nous devions impérativement agir avec un sens aigu des responsabilités – comme l'ont fait en leur temps les Croates, qui se sont donné les moyens d'édifier une redoutable armée. Cela revenait nécessairement à de profondes restructurations. L'UÇK était en termes militaires une vraie catastrophe. Son armement, par exemple, se composait pour l'essentiel de fusils-mitrailleurs chinois récupérés en Albanie, un matériel de piètre qualité, souvent inutilisable, et de toute façon bien trop rudimentaire pour affronter des troupes régulières modernes.»

L'aide des FARK a été officiellement proposée à l'UÇK début 1998. Selon une excellente source, Ahmet Krasniqi en aurait personnellement discuté courant mai, quelque part en Norvège, avec celui qui allait devenir le chef de la guérilla et qui en était déjà (au moins) l'un des principaux commandants, Hashim Thaçi. Les deux parties seraient alors tombées d'accord pour collaborer et bâtir ensemble une armée efficace. Mais cette bonne résolution, si elle n'a jamais été sincère, ne devait pas résister à l'épreuve des faits. «L'expérience a commencé à mal tourner le jour où la première unité UÇK sous commandement FARK, la brigade 134 dirigée par Tahir Zemaj, a pénétré au Kosovo, raconte Enver. C'était le 21 juin, du côté de Decani (nord-ouest). Des problèmes ont immédiatement surgi entre les nouveaux venus et les maquisards qui avaient jusqu'ici contrôlé le secteur sous les ordres de Ramush Haradinaj, un fidèle de Hashim Thaçi. Puis le malaise s'est amplifié au fur et à mesure que les premiers déployaient leurs activités, tant était manifeste leur supériorité. Mais l'affaire a véritablement pris un mauvais tour après que les hommes de Zemaj eurent infligé une défaite à des troupes yougoslaves, début juillet, devant le village de Logje. Leurs rivaux leur ont d'autant moins pardonné ce qui restera l'une des très rares victoires albanaises de la guerre qu'elle leur a acquis le soutien massif de la population locale.» Les hommes de Ramush Haradinaj se seraient vengés en bloquant les voies d'approvisionnement de la brigade 134, ce qui aurait lentement asphyxié cette dernière et lui aurait ôté tout moyen de résister, début septembre, à une grande offensive serbe. Les FARK n'auraient alors eu d'autre issue que de décrocher. L'histoire est des plus sensibles et Visar, qui admet bien la connaître, ne tient visiblement pas à s'étendre. Il reconnaît que la population était très heureuse de voir arriver des professionnels, que la victoire de Logje leur a valu un grand prestige et que des conflits internes ont bien existé. Mais ces derniers, à l'en croire, seraient demeurés «purement verbaux».

A Tirana, Ahmet Krasniqi se désespérait. Comme si les difficultés du terrain ne suffisaient pas, il avait mille peines à comprendre ce que le gouvernement kosovar attendait de lui. Depuis qu'il l'avait envoyé en Albanie, le premier ministre comptait mesquinement son aide et paraissait avoir pour seule stratégie d'attendre. «Dans la seconde partie de l'été, l'officier a plus d'une fois pensé à démissionner, raconte un témoin. Homme d'action, il brûlait d'accomplir quelque chose et se sentait profondément frustré.» «En temps de guerre, des dirigeants doivent exprimer leurs intentions, faire ce qu'ils disent et s'y tenir, bref être clairs, déterminés et courageux», explique l'ancien ministre kosovar de l'Information basé à Genève Xhafer Shatri, aujourd'hui rédacteur en chef de l'hebdomadaire albanais Pasqyra. «Or, il faut bien admettre que, si Hashim Thaçi a montré ces qualités au moment où il le fallait, Ibrahim Rugova et Bujar Bukoshi ne se sont pas départis d'un comportement hésitant.»

Comment expliquer une telle différence d'attitude? Par la simple variété des tempéraments et des intérêts? Le problème semble plus complexe. «Les puissances occidentales ont longtemps espéré trouver un compromis avec Slobodan Milosevic, dit une source bien informée. Dans ce but, elles ont fait constamment pression sur le gouvernement kosovar pour qu'il s'abstienne de jeter toutes ses forces dans la bataille et maintienne le conflit dans certaines limites.»

L'été 1998 se termina sur une série de coups de théâtre en Albanie. L'assassinat d'un député à Tirana le 12 septembre marqua le début de plusieurs jours de troubles, au cours desquels l'opposant Sali Berisha, lié à Bujar Bukoshi, tenta un coup d'Etat contre son vieil ennemi Fatos Nano, proche, lui, de Hashim Thaçi. Or, l'aventure, qui avorta, eut des conséquences pénibles sur les FARK, dont certains membres se retrouvèrent accusés de participation au putsch. «La police albanaise nous avait causé précédemment toutes sortes de difficultés, se souvient un officier kosovar. Elle avait souvent empêché nos camions de circuler et n'avait pas hésité, quelquefois, à les vider de leurs chargements d'armes et de munitions pour les offrir à nos rivaux. Suite à l'insurrection, les tracasseries se sont multipliées, et Ahmet Krasniqi lui-même s'est vu un jour délesté de ses armes.» Mais le pire restait à venir. Le 21 septembre au soir, après avoir été se restaurer avec son état-major à l'extérieur de Tirana, le ministre kosovar de la Défense rentrait en ville dans un convoi formé de trois voitures, lorsqu'il fut arrêté par un barrage de la police. Hasard? Machination? Les agents laissèrent passer son véhicule tout en retenant les deux autres. Quelques kilomètres plus loin, Ahmet Krasniqi était attendu devant son domicile, situé dans une rue sombre et peu passante, par trois hommes en cagoule, qui l'exécutèrent de plusieurs balles dans la tête avant d'abandonner tranquillement les lieux. «Ce fut un terrible coup pour notre moral, se souvient un officier, surtout après nos déboires au Kosovo. Découragés, conscients que de mystérieux tueurs les avaient désormais dans leur collimateur, plusieurs membres des FARK ont alors abandonné l'Albanie pour retourner en lieu sûr, dans leur exil suisse ou allemand.»

Le drame a été fatal à l'ambitieux projet d'union des factions armées albanaises mais il n'a pas tué les FARK, toujours discrètement présentes aux quatre coins du Kosovo. Ahmet Krasniqi a ainsi été remplacé par un officier de DCA du nom de Halil Bicaj qui, s'il est parfois critiqué pour sa prudence, vient de s'installer à Pristina comme ministre de la Défense de Bujar Bukoshi, en un geste de défi à l'égard de son homologue du gouvernement Thaçi, Azem Syla. Et de nombreux officiers sont demeurés sur le terrain ou y sont retournés, notamment pendant les bombardements de l'OTAN, dans l'espoir d'occuper la place qu'ils revendiquent dans la hiérarchie militaire locale. Bravant le très lourd climat qui continue à entourer leur entreprise, les menaces que plusieurs d'entre eux ont reçues de leurs «frères ennemis» et les doutes qui pèsent sur la mort de quelques-uns, un peu vite attribuée, selon certains, à des snipers serbes. «Nos divisions nous ont coûté la victoire et donc l'indépendance, fulmine Bashkim. Certes, les forces de sécurité serbes ont vidé les lieux mais l'Alliance atlantique occupe aujourd'hui le Kosovo et, de ce fait, nous ne pouvons pas nous prétendre libres à 100%. Et pourquoi? Pour de simples questions de pouvoir personnel.» Et l'un de ses collègues de soupirer: «J'espère que l'OTAN va rester au moins vingt ans, pour nous protéger non seulement des Serbes mais aussi de nous-mêmes. Après un demi-siècle de communisme, nous allons avoir besoin de temps pour distinguer la démocratie de l'anarchie et apprendre à vivre ensemble dans la liberté.»

* A leur demande, les noms et prénoms de nos interlocuteurs ont été changés.

1 L'ancien président Mobutu avait engagé des mercenaires serbes pour résister à l'offensive de Kabila.

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