Les conséquences économiques de l’effondrement de la banque Lehman Brothers ont été largement disséquées, y compris dans les pages du Temps. Le présent article souhaite plutôt se concentrer sur les répercussions de cet événement sur le plan politique: a-t-il constitué une rampe de lancement pour la déferlante qualifiée de «populiste», l’a-t-il renforcée ou a-t-il eu d’autres effets que l’on aurait peut-être rattachés à d’autres causes?

Tout en s’inscrivant dans une évolution ancienne, l’«affaire» Lehman Brothers marque une rupture. Dès les années 1960, l’Etat libéral et social né de la guerre comme réponse à tous les totalitarismes est vivement contesté. Jugé trop autoritaire, il défierait les aspirations à une authentique liberté portée par les nouvelles générations qui ont grandi avec la société de consommation. Mais le message de «68», à long terme, est ambigu: anti-autoritaire en se pâmant devant une liberté expurgée de toute forme de contrainte, il ouvre aussi la voie à un libéralisme bientôt «ultra», qui caractérisera les années 1980. L’Etat «classique» est accusé de symboliser une société figée.

Puis survint 1989. Le vent de la liberté balaie l’Empire soviétique. La guerre froide est terminée, la démocratie libérale semble avoir triomphé. Les repères politiques ont disparu, l’Union européenne surgit comme un phare au milieu du néant, aimantant tous les regards. Démocratie, croissance économique, liberté et égalité forment les piliers d’un nouvel universalisme; l’ère des nations est décrétée révolue. La social-démocratie s’arrime aux «troisièmes voies» de Blair et Schröder, le camp libéral s’assoupit dans le sentiment trompeur d’une victoire définitive. La mondialisation économique se greffe sur une révolution technologique qui promet des lendemains enchanteurs.

Le système capitaliste perd la tête

Mais tous les cœurs ne battent pas à l’unisson. Depuis le début des années 1990, des mouvements anti-européens voient le jour, plus ou moins libéraux sur le plan économique, mais farouchement attachés à l’idée de nation comme digue contre l’expansion des Etats bureaucratiques. La démocratie doit passer par l’expression parfois fantasmée d’une volonté populaire immanente. D’abord choquée par l’écroulement du marxisme comme pensée de référence, puis vaguement recroquevillée dans un écologisme anticapitaliste, l’extrême gauche attend son heure.

68 couplé à 89 n’avaient-ils comme seul horizon l’apothéose de la cupidité?

L’espoir d’un équilibre reconstruit après la secousse de 89 ne dure pas. Le 11 septembre sonne l’alarme. Une première faille apparaît: la religion, que l’on croyait remisée dans la sphère privée, recouvre sa place au cœur du politique. Puis c’est la catastrophe. Presque 20 ans après la chute du Mur de Berlin, le système capitaliste lui-même perd la tête. Pire qu’en 1929! La crise est économique et financière mais aussi morale. Et si le libre-échange adossé à la révolution numérique que l’on pressent n’apportait pas la félicité dans le monde, alors que le réchauffement climatique s’aggrave?

Ce que l’on nomme les populismes, de droite et de gauche, ont désormais le vent en poupe, irrigués par une crise de confiance majeure contre tous les milieux suspectés d’avoir engendré ou couvert ce système dont la faillite a été proclamée à travers la crise des «subprimes». 68 couplé à 89 n’avaient-ils comme seul horizon l’apothéose de la cupidité? L’étranger et le libéral forcément ultra, de mèche avec l’Union européenne accusée de les protéger, deviennent la cible patentée de mouvements qui ne cachent plus leur haine de tout ce qui porte les stigmates du «système», réduit à ses présumées «élites». Est-ce donc cela la liberté?

La méfiance se loge partout

L’euphorie qui avait accompagné le début du XXIe siècle est bien morte. Droite libérale et social-démocratie se retrouvent sous la pression d’un national-conservatisme admirateur de régimes est-européens en train de se réapproprier leur histoire nationale et d’une gauche dite radicale, comme Podemos, réconciliée avec l’Etat-nation à condition qu’il soit contre une Europe trop libérale et favorable aux migrations. La démocratie libérale est dénoncée comme l’accoucheuse du malheur dont les peuples seraient victimes. L’abolition des frontières et le multiculturalisme pour les uns, le libéralisme économique pour les autres, et la déréglementation individualiste pour tous pousseraient la société à quérir des protections nouvelles. L’Etat de droit est mis en doute.

La méfiance se loge partout, amplifiée par les réseaux sociaux. La frénésie de transparence qui agite l’Occident prolonge la crise de 2008? Quoi de mieux qu’une transparence absolue pour laisser accroire que l’égalité en soi serait supérieure à une liberté qui aurait fait faillite avec Lehman Brothers? Tout ce qui ne s’y plierait pas sera accusé de soutenir la corruption d’un système condamné. Il convient d’avoir ces éléments à l’esprit lorsque l’on cherche à comprendre l’état d’instabilité politique sur le point de s’installer dans nos sociétés.


Deux précédentes tribunes d'Olivier Meuwly

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.