la chronique

«Kulturinfarkt»

Marie-Hélène Miauton s’étonne que Pius Knüsel, le directeur de Pro Helvetia, soit l’objet de tant de critiques pour son livre «Kulturinfarkt». Elle estime au contraire qu’il pose les bonnes questions

Pius Knüsel, nommé à la surprise générale directeur de Pro Helvetia en 2002 pour ses qualités de manager et son passé au sponsoring international de Credit Suisse, vient de jeter un pavé dans la mare avec son essai Der Kulturinfarkt (L’infarctus culturel). Il y prône de réduire de moitié le nombre des institutions culturelles afin de cibler un quart des 2,2 milliards actuellement investis vers les besoins réels. Il affirme que la politique actuelle concerne 10% de la société seulement. Il ajoute que multiplier les théâtres n’élargira pas le public. Il assène que l’Etat ne doit pas soutenir un artiste sur le long terme. Il constate que l’offre est pléthorique et que le public manque à l’appel. Il ose dire tout haut ce que le peuple pense tout bas: «Dans le domaine classique, la politique actuelle a mené à une starification alimentée par l’argent des impôts qui a empêché l’innovation en matière de programme.»

Pourtant, en réaction à ces propos salutaires, c’est le poste de Pius Knüsel qui est remis en question. A quelques exceptions notoires près, les critiques ont fusé de toutes parts, dont la plus rédhibitoire: ce brûlot a des relents UDC! Voilà bien ce à quoi l’auteur n’avait pas pensé mais sur quoi il est désormais sommé de s’expliquer! On lui reproche en outre de décrédibiliser Pro Helvetia qu’il dirige alors que c’est son rôle au contraire de réfléchir avec courage aux défis d’une telle institution. C’est pourquoi, au lieu d’être conspué, son discours devrait être entendu car il ne manque pas de pertinence.

D’autant que l’homme n’a jamais caché son jeu. Dès son arrivée, il a prôné une sélection plus sévère dans l’attribution des subsides pour pouvoir accorder plus d’argent à moins de projets. En 2008, lors du Forum Culture et Economie à Berne, il avait déjà rompu quelques lances vis-à-vis de cette culture qui «a perdu en force mobilisatrice sociale au profit de son potentiel d’ornement social». Ou encore: «La politique doit investir plus généreusement dans les traditions populaires plutôt que dans la création contemporaine globalisée.» Ou encore cette superbe diatribe: «Il n’y a plus que des niches intellectuelles. Nous assistons à une miniaturisation globale, une fragmentation de la sphère culturelle.» Et il se posait enfin les vraies questions: «Quelle forme peut prendre un encouragement rendant possible un art à nouveau générateur de discussion? Comment l’art peut-il se libérer de l’enlacement de la politique et de l’économie pour célébrer le pouvoir de l’esprit? Et si tout cela échoue, sera-t-il encore nécessaire d’encourager?»

D’ailleurs, c’est bien pour ouvrir ce débat nécessaire sur la culture fonctionnarisée et institutionnalisée que Pius Knüsel a été engagé puisque sa directrice de l’époque disait que «le choix du nouveau directeur répondait aux préoccupations pour l’avenir de la fondation dans un contexte où la culture est devenue une branche de l’économie qui jongle avec les millions et est confrontée au libre jeu de la concurrence.»

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