Le Monde des Livres (25 mars), France Culture (21 mars) et plusieurs autres médias ont célébré en chœur ces derniers jours l’Œuvre de Milan Kundera réunie dans la Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard), par François Ricard, ancien professeur d’université [lire à ce sujet le Samedi Culturel du 2 avril 2011, ndlr]. Guy Scarpetta et Alain Finkielkraut, tous deux auteurs chez Gallimard, ont loué superlativement cette édition pour sa conformité aux vœux de Kundera: textes sélectionnés avec l’accord de l’auteur, sans «aucune note de bas de page» ni «brouillons» où se dévoileraient les coulisses de l’acte d’écriture, enfin point de biographie comme la collection en propose d’ordinaire. Et Alain Finkielkraut de se lancer dans une diatribe contre les universitaires obsédés par la publication des inédits, brouillons et autres documents, tous externes à l’«œuvre pure». On croirait entendre, au talent près, Charles Péguy éructer contre la Sorbonne.

Cette édition nous livre donc le texte «pur» de Kundera – dont une partie traduite du tchèque, tout de même, mais encore une fois avec la bénédiction de l’auteur. S’agit-il vraiment de respecter la complexité d’une œuvre, indigne d’être souillée par des écrits raturés ou alourdie de notes explicatives? L’expérience fut déjà faite, en 1972, pour la Pléiade de Saint-John Perse, contrôlée par le poète. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce choix n’a pas servi les études littéraires. L’édition de l’Œuvre de Kundera, elle aussi, se caractérise par une «fidélité presque fanatique» 1 à l’écrivain des Testaments trahis, concède Philippe Forest: un Kundera hostile à ce qu’il nomme lui-même la «morale de l’archive» pratiquée par les biographes, généticiens du texte et autres historiens. Mais ce violent dénigrement n’est-il pas dû, en ce cas précis, au contenu problématique de l’archive pour l’image que l’auteur prétend imposer? Plutôt que de texte «pur», il faudrait alors parler d’un texte «épuré», ce qui est tout autre chose 2.

Technique éprouvée depuis des décennies, l’édition critique contribue à l’intelligence historique, linguistique ou sociologique d’un événement culturel jusque dans ses errances et ses incohérences. Elle recourt à l’ensemble de la documentation d’un auteur sans autre limite que celles de la méthode. On avait cru, naïvement, que la Pléiade, en engageant des universitaires pour réaliser ses volumes, tenait à cet acquis scientifique.

Mais pourquoi diable a-t-on besoin d’une édition allégée des variantes et notes courantes dans cette collection, puisque tous les romans de Kundera se trouvent aisément en format de poche, sans notes ni variantes justement?

Si l’on envisage la Bibliothèque de la Pléiade en tant qu’institution de la vie littéraire, cette collection prétend à un rôle de banque centrale des réputations littéraires françaises, façonnées pour le long terme. C’est dire si l’entrée dans ce panthéon laïc est un enjeu pour les auteurs et les critiques. Au choix éditorial que nous discutons ici, nous voyons deux raisons principales et occultées:

1) Une raison culturelle: à l’ère de la globalisation éditoriale, la France a perdu sa prééminence de «nation littéraire». Les instances culturelles françaises accueillent désormais avec une immense gratitude quelques auteurs marquants d’autres horizons, qui ont choisi d’écrire en français (Kundera, Makine, Littell, Kristof, etc.).

2) Une raison commerciale: en consacrant l’écrivain de son vivant, en renonçant à un appareil critique digne de ce nom, l’éditeur conçoit un ouvrage moins coûteux et destiné à un marché immédiat. Il brade en quelque sorte une vision à long terme. Le cuir havane et les dorures subsistent, mais on renonce à l’épaisseur historique du texte. Loin de favoriser une réception complexe des romans de Kundera, ce geste au contraire la canalise et l’essentialise. Si encore l’allégement des volumes visait la démocratisation des œuvres, pourquoi pas? Mais les éditions de poche y suffisent largement.

Dans ces volumes, toute biographie de l’auteur est écartée au seul profit de «la biographie de son œuvre». Que signifie cette pirouette langagière destinée une fois encore à limiter l’accès aux savoirs historiques? Pourtant, les informations pour saisir le projet littéraire de Kundera, entre la Tchécoslovaquie et la France, existent. Le professeur Ricard les ignore-t-il? Dans l’ouvrage de Martin Rizek, Comment devient-on Kundera? 3 , Kundera est lu dans le texte original, avec une ample documentation tchèque en renfort. En l’absence d’études globales sur l’œuvre et la trajectoire de l’écrivain tchèque naturalisé français en 1981, cette étude est pionnière. Et pourquoi? Parce que Kundera a gommé de sa bibliographie plusieurs livres jamais traduits, inconnus des critiques et des lecteurs francophones. Martin Rizek a voulu restituer ce versant fantôme de l’œuvre kunderienne. Les textes en effet n’emportent pas leurs contextes avec eux: une fois transposés dans une nouvelle aire culturelle, ils sont relus selon les catégories idéologiques des lecteurs. Ce qui permet certes une interprétation démultipliée et créative, de ceux-ci, mais peut susciter également des effets d’amnésie ou de contre-lecture.

Trois axes scandent l’enquête de Rizek: l’historique des écrits kunderiens et de leur réception française; le rôle réinterprétatif des commentaires qui les accompagnent (ainsi la préface d’Aragon à la traduction de La Plaisanterie, en 1968, présenté comme un «roman idéologique par excellence»); enfin, l’étude détaillée des textes, avec une comparaison des originaux et de leurs traductions revues par l’auteur. Une lumière neuve est ainsi jetée sur la préhistoire politique de Kundera, son évolution littéraire du marxisme à l’existentialisme, puis, tardivement, vers une vision de la littérature comme activité «autonome» des circonstances. «Comment transforme-t-on l’expérience individuelle ou nationale, mêlée de politique, en une matière littéraire universelle?» Un paradoxe central de l’esthétique kunderienne est ainsi mis en lumière par Rizek: «Ecrivain inévitablement engagé à Prague, Kundera, une fois installé en France, revendique avec persévérance l’«autonomie radicale» de l’art romanesque» à l’égard de tout contexte politique.

Dans l’édition proposée en Pléiade, la complaisance active de l’éditeur et du professeur Ricard garantit à peu de frais la promotion déshistoricisée de Kundera en écrivain universel. L’auteur peut, c’est son droit, aspirer à un art spontanément définitif, cohérent et affranchi de toutes circonstances historiques. Mais qu’un professeur universitaire et une collection réputée sérieuse concourent à une telle vision, voilà en revanche qui inquiète. Les historiens et philologues assisteront-ils, médusés, à cette opération commerciale qui entraîne dans son sillage la dévaluation cynique de leurs méthodes et de leurs savoirs?

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