ma semaine suisse

Le laboratoire suisse de Rome

L’Institut suisse de Rome a connu un élan extaordinaire sous la direction de Christoph Riedweg, ces huit dernières années. Coup de chapeau à ce formidable passeur culturel, ami des arts et de la science

Ma semaine suisse

Lu à la une du Monde: «La culture nous sortira de la crise!» Un cri utopique à l’heure des enjeux de la compétitivité et de la mondialisation? Non! Plutôt le rappel opportun que l’investissement public et privé dans la culture constituent des leviers pour comprendre le présent et dessiner notre futur.

Ma conviction est fortifiée par la visite que je viens de rendre à l’Institut suisse de Rome, dont la vocation est de favoriser le dialogue entre l’art et la science. La villa Maraini, siège de l’ISR, est un formidable écrin au service de cette belle ambition. Dans un quartier chic de la capitale, entre la via Veneto et la piazza di Spagna, sa position surplombante éloigne de l’agitation quotidienne. Dressée sur une colline, la maison de maître offre une vue panoramique unique sur la ville, ses toits et ses coupoles. Le jardin planté de pins parasols, de cyprès et de dattiers ajoute au charme. Sérénité, recul, distance, élévation: le génie du lieu opère.

Le riche industriel tessinois Emilio Maraini fit construire l’édifice à l’orée du XXe siècle. Par ce geste démonstratif, sans doute s’offrait-il la considération de la grande bourgeoisie romaine. Veuve prématurément, sans enfant, son épouse, la comtesse Carolina Maraini-Sommaruga, légua la villa à la Confédération pour qu’elle y héberge un centre culturel national. Un geste d’une grande générosité qui oblige la Suisse.

Dès ses débuts en 1949, l’ISR héberge de jeunes artistes et chercheurs suisses. Ce souhait de la comtesse est toujours respecté. Une douzaine de talents sont sélectionnés chaque année pour résider dix mois à la villa Maraini.

Au fil du temps, l’ISR s’était toutefois un peu assoupi. Il manquait de moyens. Au tournant du millénaire, il fut décidé de lui redonner l’élan qu’il méritait. Dès 2005, la Confédération augmente sa participation; elle impose un contrat de prestations, de nouveaux objectifs. L’ISR renouvelle son ADN. Il acquiert une «corporate identity», embrasse l’ère numérique. Il devient un laboratoire ouvert sur l’extérieur – Rome, l’Italie, le monde; une plateforme d’échanges qui attire et rayonne, avec ses productions culturelles – concerts, expositions, conférences, ateliers, débats. Les membres en résidence s’impliquent dans ce tourbillon d’activités. L’institut se profile, il trouve un public exigeant et gagne une réputation flatteuse; ses hôtes élargissent leur audience.

Un homme signe la métamorphose: Christoph Riedweg. Helléniste, philologue, admirateur de Platon, ce Lucernois enseigne le grec à l’Université de Zurich quand il est choisi pour rénover l’ISR. On est en 2005, il a 47 ans, présente un parcours académique respectable, mais il vibre du désir de défricher de nouvelles pistes. Il s’engage pour quelques années, s’investit sans compter, apprend vite, s’épanouit.

Doué pour les contacts, chaleureux, bienveillant, Christoph Riedweg croit à l’intelligence collective. Citant la Septième Lettre de Platon, il attribue au «savoir vivre ensemble» une valeur essentielle. La créativité est dans la générosité, le partage. Je donne pour recevoir; je reçois donc je donne.

Christoph Riedweg incarne la Suisse multiculturelle. Il jongle avec les langues et les cultures, saute d’une discipline à l’autre. Sa pensée latérale efface les barrières. Art, littérature, musique, philosophie, théorie politique, finance, architecture, urbanisme, médias: humaniste curieux de tout, il scrute la société contemporaine avec le recul de l’expert en histoire des civilisations.

Pour l’ISR, il a organisé en 2012 un cycle de débats consacrés à cette hypothèse: nous changeons d’époque; l’ère postmoderne se meurt, le retour du réalisme et des pensées fortes est en marche. A l’enseigne des «Discorsi d’attualità», des figures suisses de la politique, de la finance, de la science et des arts ont dialogué avec des penseurs italiens. Ces rencontres de haut vol, discrètement rebelles, où les idées volaient en liberté, ont fait fureur.

Les «années Riedweg» prennent fin ces jours. Le directeur redevient professeur. De nouveaux défis académiques l’attendent à l’Université de Zurich. Pour son dernier event à l’ISR, il avait convié la pianiste suisse Esther Walker dans une interprétation saisissante du Ludus Tonalis de Paul Hindemith, œuvre d’une intensité extrême presque jamais jouée en intégrale. L’occasion, pour notre passeur culturel, de vanter l’audace et l’excellence artistiques «made in Switzerland». L’aventure de l’ISR continue. Nul doute qu’elle sera riche, l’art et la science comptant parmi les meilleurs produits d’exportation helvétiques.

Christoph Riedweg jongle avec les cultures et les disciplinesavec une rare aisance

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