Les odeurs du passé n’ont pas de trace, elles sont absentes du récit historique, sauf par quelques évocations de la puanteur des villes, à l’origine peut-être du désir romantique des champs. De même, le son des voix et des bruits est perdu. On le cherche par recoupements parmi les rares descriptions disponibles, mais insuffisantes pour reconstituer tout un univers sonore. Il faut ainsi s’appuyer sur le travail d’Alexis François*, professeur de philologie française à l’Université de Genève de 1908 à 1952, pour apprendre que Jean-Jacques Rousseau aurait eu pendant toute sa vie un accent genevois reconnaissable.

Occupé à répertorier les mots et formules «provinciales» utilisées par le philosophe, Alexis François tombe sur une discussion du Journal de Genève relative à l’accent de Jean-Jacques. Le 28 septembre 1826, un auteur anonyme, Monsieur Z., baron de sa personne, écrit que si Rousseau «n’a point de physionomie nationale, son langage est très national. Pesant, traînant, chargé de locutions vicieuses, il fait reconnaître sur le champ l’habitant de la Rome protestante, et ne s’atténue point, malgré les voyages et les séjours prolongés hors de la patrie. Jean-Jacques Rousseau, qui n’a vécu que peu d’années à Genève, ne peut jamais perdre l’accent du pays.»

En ami de Jean-Jacques, le physicien Pierre Prévost (1751-1839) réplique le 5 octobre: «J’ai bien souvent joui du plaisir d’entendre J.-J. Rousseau… mais jamais d’une manière pesante, traînante, en un mot avec l’accent du pays. Il y avait dans son accent beaucoup de charme, et dans ses expressions beaucoup de pureté.»

A quoi le journaliste et littérateur Jean-François Chaponnière (1769-1856) rétorque à son tour en livrant le témoignage d’un Genevois ayant dîné à Paris avec des contemporains de Rousseau: «La conversation tomba sur l’idiome génevois (sic) et nous avouons, en toute humilité, que notre accent de génevois, et de génevois de Saint-Gervais, en fut la cause naturelle. Ces Messieurs prétendaient reconnaître sur le champ un compatriote de Jean-Jacques à son langage, et ajoutaient que l’auteur de l’Emile n’avait point échappé à la contagion.»

Alexis François étudie les provincialismes dans la langue de Rousseau quand Genève, autour du 200e anniversaire de sa naissance, cherche à reprendre une part de son citoyen, panthéonisé à Paris par sa faute. Son accent et ses mots plaident pour son rapatriement, au moins symbolique. Encore que l’affaire ne soit pas si simple. Le style de Rousseau, sa grammaire et son choix de vocabulaire ont toujours été un sujet de discussion, y compris de son vivant. Lui-même s’en explique: «Ma première règle, à moi qui ne me soucie nullement de ce qu’on pensera de mon style, est de me faire entendre», dit-il à l’adresse d’un critique qui lui reproche le néologisme «investigation» hasardé dans son Discours sur les sciences et sur les arts. «Pourvu que je sois bien compris des philosophes, je laisse volontiers les puristes courir après les mots.» Il va plus loin avec son ami Du Peyrou: «Je soutiens qu’il faut quelquefois faire des fautes de grammaire pour être plus lumineux. C’est en cela, et non dans toutes les pédanteries du purisme, que consiste le véritable art d’écrire.»

En même temps, rappelle Alexis François, Rousseau est pénétré de la conviction que ses compatriotes ne s’expriment pas dans un français authentique et sa préoccupation constante, pendant la plus grande partie de sa carrière, est de se réformer sur ce point. Dès son séjour à Annecy, il s’exerce à «discerner le français pur de ses idiomes provinciaux.» Il est pointilleux sur l’orthographe, corrigeant les fautes typiques des Genevois. Et il s’excuse d’avance, arguant de sa qualité d’étranger, pour celles qui tombent sous l’œil d’un critique: «A l’égard des incorrections de mon langage, j’en tombe d’accord aisément. Un Suisse n’aurait pas, je crois, trop bonne grâce à faire le puriste.» C’est là le Rousseau qui cherche le compliment des académies et s’applique à écrire et à parler comme un Parisien. Un Rousseau sévère pour la lenteur et la prononciation des Genevois qui «semblent lire en parlant, tant ils observent bien les étymologies, tant ils font sonner toutes les lettres avec soin».

Tandis que le Rousseau de La Nouvelle Héloïse, maître de la grammaire qui lui a donné tant de peine, a trouvé une ruse: il se débarrasse de ses provincialismes sur ses personnages qui vont parler suisse parce que, avertit l’auteur, «ce ne sont pas des Français, des beaux esprits, mais des provinciaux, des étrangers, des jeunes gens, presque des enfants». Son astuce suprême consiste à relever leurs fautes dans des notes de bas de page.

C’est par la bouche de ses héros que Rousseau introduit ainsi des archaïsmes locaux comme rêche, des germanismes comme batz, crutz, écrelets, légréfass, des mots de la faune et de la flore comme besolet, choux gras, ferra, perchette, pesette, ou des mots régionaux comme chalet ou crotu.

L’entreprise agace prodigieusement Voltaire qui dénonce, dans son Dictionnaire philosophique, «quelques auteurs qui ont parlé allobroge en français, ont dit élogier au lieu de louer ou faire l’éloge; par contre au lieu de au contraire; éduquer pour élever; égaliser les fortunes pour égaler».

Les spécialistes ont relevé quelque cent cinquante «provincialismes» dans l’œuvre de Rousseau, des piquets qui marquent la frontière entre la Suisse et Paris, qui incluent ou séparent les identités mais qui, comme toutes les frontières, bougent avec le temps. Au 300e anniversaire, éduquer, égaliser, critère sont devenus français. Les mots évoluent mais le son de la voix qui les portait a disparu à jamais.

* «Les provincialismes suisses romands et savoyards de J.-J. Rousseau», Annales de la Société Jean-Jacques Rousseau, tome III.