Revue de presse

L’accord à l’OPEP va-t-il sonner la fin de l’essence bon marché?

L’accord surprise intervenu mercredi soir à Alger entre les pays producteurs de pétrole marque un changement de cap, notamment des Saoudiens. Mais la presse internationale souligne les nombreuses incertitudes qui pèsent encore sur le texte. Les automobilistes ont encore le temps de faire des pleins

Un accord «historique» – le mot du ministre qatari de l’Energie, qui présidait la réunion, est repris dans toute la presse internationale. Il n’y avait pas eu d’accord de réduction de la production depuis 2008, et l’accord entre les 14 membres de l’Opep «a surpris les traders, explique l’agence Bloomberg, qui s’attendait à la poursuite de la politique du robinet à pétrole ouvert à volonté, comme l’Arabie Saoudite le préconise depuis 2014». C’était hier soir, à Alger. Une grande partie de la presse francophone, comme Le Point, reprend la dépêche de l’AFP: «Au terme d’une réunion de près de six heures et de plusieurs semaines de tractations, l’Opep a annoncé mercredi soir avoir décidé de ramener sa production à un niveau de 32,5 à 33 millions de barils par jour, contre 33,47 en août selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Il s’agit de la plus grosse réduction de production depuis celle décidée après la chute des cours durant la crise de 2008.»

Lire: A la surprise générale, les membres de l’Opep limitent la production de pétrole

«Cette décision de l’Opep va bien au-delà des attentes», écrivent Les Echos. «Les traders doutaient d’un accord en raison des divisions entre Iran et Arabie Saoudite, les deux géants influents de l’OPEP», écrit encore le Financial Times. Et les prix, qui «ont diminué de moitié depuis la mi-2014 en raison de l’offre excédentaire et des gaz de schiste américains» ont tout de suite repris l’ascenseur, note The Guardian: «Le prix du brut en hausse de 6%» titre même le quotidien britannique qui cite un expert: «Le brut devrait revenir dans la fourchette des 60 dollars le baril […] Le cartel prouve qu’il faut encore compter avec lui à l’âge des gaz de schiste, c’est la fin de la guerre de production, l’Opep peut crier victoire». «Les prix du pétrole se sont emballés» se réjouit même le site algérien Ennahar.

L’OPEP fournissant 40% du pétrole mondial, les consommateurs doivent-ils s’attendre à payer plus? C’est du moins ce qui ressort des premières réactions:

Pourtant, pourtant. Comme toujours, le diable est dans les détails.

D’abord justement, on ne connaît pas ces détails. C’est le 30 novembre à Vienne que les pays se mettront d’accord sur la façon d’obtenir cette réduction de 700 000 barils. De fait, les analystes sont prudents: «L’accord a été trouvé lorsque Ryad, rival régional de l’Iran et membre dominant de l’OPEP, a accepté que toute limitation soit épargnée à Téhéran. L’Iran cherche à retrouver ses niveaux de production antérieurs aux sanctions internationales liées à son programme nucléaire. Une précédente tentative du cartel pour stabiliser le marché avait tourné court en avril, Téhéran ayant refusé de participer aux efforts de réduction. C’est clairement l’Arabie saoudite qui a baissé le regard la première, permettant à l’Iran, son principal rival, d’augmenter sa production» écrit le site spécialisé prixdubarril.com. Signe que la décision d’Alger touche peu Téhéran – la nouvelle de l’accord d’Alger n’est pas du tout à la une du site PressTV qui généralement donne une bonne idée des messages que veut donner le pays à l’extérieur. Et l’article souligne surtout que l’Iran n’a toujours aucune intention de réduire sa production.

Une réduction somme toute modeste

Autre raison de rester prudent: «La réduction décidée représente moins d’1% de la production globale» note le «New York Times», qui évoque la «tentative» de l’Opep, autant dire que «cela réduit à peine l’afflux de pétrole qui a poussé les prix à la baisse». Le Wall Street Journal va plus loin en parlant de «surréaction»: «Le bond de plus de 5% du prix du brut – la plus forte hausse depuis 6 mois – ressemble plutôt à une erreur de compréhension. Le seul événement important de la journée a été l’annonce d’une chute surprise des stocks de brut aux Etats-Unis dans le rapport hebdomadaire de l’administration […] La patate chaude a été renvoyée au 30 novembre et on ne sait pas qui acceptera de diminuer sa production».

Le site spécialisé MarketWatch évoque l'«intense scepticisme» des analystes, notant que la Bourse en Asie a clôturé sans beaucoup de gains, ce qui dénote un doute concernant le respect de ses décisions par l’Opep. Il faudra encore attendre deux mois pour savoir comment l’accord pourrait fonctionner. L’Iran, le Venezuela et le Nigeria pourraient refuser de baisser leur production avant que celle-ci ait retrouvé ses niveaux les plus hauts. «Le jury ne sait pas encore à quoi s’en tenir». «Le choix des pays sera la principale source de dispute» écrit un expert de Citigroup cité par Bloomberg. […] «L’Opep dépasse généralement ses objectifs de presque 5% ce qui efface tous les effets des efforts visant des objectifs inférieurs» écrit un expert de Goldman Sachs cité par Bloomberg. Goldman Sachs qui ne change pas ses prévisions globales pour 2017, résume NBC: le baril à 43 dollars pour cette fin d’année et à 53 courant 2017.

Autrement dit: le prix du brut va monter, mais il restera très inférieur à ce qu’il était ne serait-ce qu’au début de 2014.

Le grand virage de l’Arabie Saoudite

Ce qui fait consensus en revanche parmi les commentateurs, c’est le changement de politique de l’Arabie Saoudite, qui dépend à 73% des recettes pétrolières, et a enregistré en 2015 un déficit budgétaire record. Ses finances sont «en lambeaux» explique Bloomberg, dans un autre article. Il aura fallu deux ans au nouveau ministre du pétrole pour mettre fin à la politique du prix flottant du pétrole.

Lire: Cinq choses à savoir sur le nouveau ministre saoudien du Pétrole

«Certains de ses objectifs ont certes été atteints: mettre un bémol sur les gaz de schiste, dissuader les investisseurs d’aller investir dans des projets risqués; mais le prix à payer est très haut. Le royaume a le plus haut déficit budgétaire des 20 premières économies du monde – le déficit atteignant 13,5% du PNB – et il doit en plus faire face aux incertitudes après la décision du Congrès américain d’autoriser les Américains à le poursuivre en justice pour son implication dans le
11-Septembre.»

Enfin ce coup de grâce: «Le Kazakhstan s’apprête à son tour à délivrer encore plus de barils avec son nouveau champ de Kashagan, la Russie vient d’annoncer un nouveau record de production en août, le Mexique, la Norvège et d’autres pays non OPEP pourraient aussi aller en ce sens de toujours plus: «Il y aura encore trop de pétrole sur le marché» pour les analystes de la firme Schork, toujours citée par Bloomberg.

Les écologistes attendront encore un peu.

Lire aussi: Le blog Géopolitique mondial de l’énergie de notre expert Laurent Horvath

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