Dans la tête de Natasha Kampusch

A l’actrice qui joue son rôle dans «3096 jours»

Elle a déclaré: «Il était convenu depuis le début que je souffrirais autant qu’elle.» Elle a osé. Sans que ça ne choque le journaliste qui l’interrogeait

Elle a déclaré: «Il était convenu depuis le début que je souffrirais autant qu’elle.» Elle a osé. Sans que ça ne choque le journaliste qui l’interrogeait. Avec sa robe échancrée et son sourire débile, à montrer sa maigreur. Fière d’avoir réussi le pari de perdre dix kilos. Quinze!? Oh wie eindrücklich! Comme si perdre du poids, c’était souffrir autant que moi. Comme si elle pouvait prendre ma place, dans un décor qui ne pue pas, n’étouffe pas, avec une mère qui assiste au tournage, et un acteur qui s’appelle Thure Lindhardt et non pas Wolfgang Priklopil.

S’imprégner de mon monde, alors qu’elle pouvait le fuir entre chaque prise, chaque «coupez». Comme si jouer le malheur, c’était le vivre. Souffrir autant que moi, idiote, ce n’est pas être maigre pour les besoins d’un tournage. C’est être grosse et pleine de n’importe quoi pour ne plus lui laisser de place, à lui qui s’insinue partout. Entre chaque sucrerie, chocolat, matière grasse avalée. Entre chacune des lettres d’insultes de ceux qui ne comprennent pas qu’il me fallait bien l’aimer un peu pour ne pas mourir de chagrin. Ne pas penser viol, lorsqu’il était sur moi, en moi, mais penser amour. Partout où je pouvais, un peu d’amour, dans chacune des petites choses qu’il m’accordait. Une bouffée d’air du dehors, une porte à ouvrir, un lit à partager dans une chambre avec fenêtre, même menottée à lui.

Souffrir autant que moi, idiote, ce n’est pas être légère et libérée de tout cela dès l’obtention de ton prochain rôle. C’est être lourde et écrasée par lui qui continue de peser de tout son poids, dans ma tête remplie d’images obsédantes, dans mon corps plein de nourriture qui fermente. C’est être condamnée à être Natascha Kampusch, partout où je pourrais me reconstruire. L’exil? Même ailleurs, ils me reconnaissent. La mort? Il y est déjà, il occupe la place. Il attend que je revienne, il m’a préparé un nouveau lieu de vie, plus grand, pour me récompenser de l’avoir suivi. Tout recommencera. Je n’ai même pas la possibilité de la mort.

Alors vous. Et ce film. Et mon sourire et ma gentillesse derrière la haine que je vous porte parfois. Et des émissions télé avec la maigre et bête Antonia Campbell-Hughes qui prend des airs affligés. Elle affiche une souffrance que vous n’avez pas su voir en moi, et qui vous rassure. Elle vous révèle un criminel monstrueux, en aucun cas un homme. Maintenant, vous voyez ce calvaire que je vous ai trop caché. Vous pouvez enlever les nuances que j’ai voulu mettre, recouvrir d’un noir absolu ces neuf années de ma vie.

Me comprenez-vous alors enfin? Me pardonnez-vous de me dédommager un peu en gagnant de l’argent avec ce qu’il m’a fait vivre? Si tel est le cas, peut-être pourrais-je retourner m’occuper d’enfants au Sri Lanka, sans avoir le sentiment de vous fuir. Là où ils me reconnaissent, mais où leurs histoires sont terribles aussi. Où ils rient en touchant mes cheveux blonds. Oui, retrouver le Sri Lanka, et Elavarasi, cette fillette qui s’était blottie contre moi, le temps d’une sieste.

Me pardonnez-vous

de me dédommager

un peu en gagnant de l’argent avec ce qu’il m’a fait vivre?

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