■ Une bien étrange jeune femme

Ce samedi 19 avril, une Mercedes gris argent s'immobilise devant l'entrée des urgences de l'hôpital d'Amstetten, une coquette bourgade de Basse-Autriche située à 120 km à l'ouest de Vienne. L'homme qui en descend, un homme de 73 ans à la carrure imposante, porte dans ses bras une jeune fille inanimée. Kerstin a 19 ans, ne possède ni documents d'identité, ni sécurité sociale et souffre d'une maladie inconnue. Elle est un fantôme, un être blafard et agonisant, inconnu des services de l'Etat. Josef Fritzl, c'est le nom du septuagénaire, raconte aux médecins intrigués une étrange histoire. Il serait le grand-père de Kerstin, dont la mère, Elizabeth, serait aux mains d'une secte et portée disparue depuis 1984.

Albert Reiter, le médecin-chef du service d'anesthésiologie et de médecine intensive, ne gobe qu'à moitié ce récit invraisemblable. Mais qu'à cela ne tienne: il lui faut connaître les antécédents de la jeune patiente, qu'il vient de placer en coma artificiel. Il décide de lancer un appel à la mère aux informations régionales, sur les radios et télévisions de Basse-Autriche. Diffusée en boucle à partir du lundi 21 avril, cette bouteille à la mer trouve son destinataire quatre jours plus tard: Elizabeth, qui n'a jamais été enlevée par une secte, mais qui croupit depuis vingt-quatre ans dans un réduit souterrain de 60 m2, où la séquestre son propre père, le dénommé Josef. Pis encore, celui-ci l'a violée d'innombrables fois, sans lui permettre de revoir la lumière du jour.

Ces relations incestueuses ont entraîné sept naissances, sept enfants nés dans ce monstrueux cachot. L'un d'entre eux n'y a pas survécu, tandis que Monika (15 ans), Lisa (14 ans) et Alexander (12 ans) ont été discrètement sortis de terre pour être élevés à l'air libre, dûment adoptés, comme si de rien n'était. Les trois derniers enfin, Kerstin (19 ans), Stefan (18 ans) et Felix (5 ans) croupissent dans le fond du cachot avec leur mère. Et Kerstin, bien sûr, n'est pas la petite-fille de Josef Fritzl, comme il le prétend, mais sa propre fille.

Vendredi 25 avril, campée devant le poste de télévision que son bourreau a bien voulu installer dans le réduit, Elizabeth découvre l'appel du docteur Reiter. Elle qui a réussi une semaine auparavant à convaincre son père d'amener Kerstin à l'hôpital réitère sa requête au monstre: le seul moyen de sauver la jeune fille entre la vie et la mort, c'est de l'amener elle, cette fois-ci, à l'hôpital. Pour la première fois depuis un quart de siècle, Josef Fritzl voit sa détermination vaciller.

■ L'hallali

Ce samedi 26 avril, la Mercedes gris argent de Josef Fritzl, sis au 40, Ybbsstrasse, à Amstetten, s'immobilise à nouveau devant l'hôpital de la ville. Albert Reiter voit arriver ce drôle d'équipage, le même septuagénaire et un frêle bout de femme, de 1m60 à peine, aux cheveux blanchis et au teint aussi cadavérique que Kerstin. Cette «vieille femme» n'a en fait que 42 ans, et c'est bel et bien Elizabeth, disparue depuis le milieu des années 1980. Le sang du docteur Reiter ne fait qu'un tour: il faut gagner du temps, appeler la police. La première patrouille arrive sur les lieux au moment où Fritzl et sa protégée s'apprêtent à quitter les lieux. L'étau se resserre sur le suspect, et il l'a compris. Tandis que les policiers interrogent Elizabeth au premier étage, Reiter observe Josef Fritzl de plus en plus mal à l'aise, fixant la porte avec angoisse. «Il y a quelque chose qui ne colle pas», se dit le docteur Reiter.

C'est l'hallali. Un étage plus haut, Elizabeth raconte son histoire abracadabrante aux agents éberlués: les viols depuis l'âge de 11 ans, la séquestration, les grossesses successives, les mauvais traitements, les bébés enlevés à sa garde, et la peur, indicible, de ne jamais remonter à la surface.

Tandis que le soir tombe, les secours foncent vers la maison Fritzl. Celle qui leur ouvre la porte s'appelle Rosemarie. Cette gentille petite vieille dame de 68 ans est la femme de Josef. Elle ne savait rien des agissements de celui-ci. Quelques instants plus tard, Stefan et Felix sortent de leur prison, comme dans un rêve. Ils sont emmenés vers la clinique d'Amstetten-Mauer, à 35 km de là, dans une fourgonnette. Le chauffeur a reçu consigne de rouler lentement, très lentement. Il s'agit de ne pas bousculer les enfants, qui souffrent d'une «absence prononcée de repères spatiaux», selon le docteur Berthold Kepplinger, leur nouveau protecteur.

Tout est nouveau pour eux: les voitures roulant en sens opposé, les gens dans la rue, le soleil couchant sur l'horizon, derrière les collines boisées du Mostviertel. «Que c'est beau!» s'enthousiasme le petit Felix en se tournant vers son frère Stefan, lui aussi fasciné. En ces dernières heures de jour, l'Autriche ne sait encore rien du drame qui vient de se jouer à Amstetten. La surprise va n'en être que plus brutale.

■ Le monde frappé de stupeur

Le dimanche qui suit est une journée tranquille en Autriche. Patatras. Aux informations du matin, la télévision publique ORF révèle la tragédie d'Amstetten. En l'espace de quelques heures, Amstetten l'industrieuse voit fondre sur ses faubourgs des hordes de journalistes, de caméras, de photographes, de camions satellite venus du monde entier. Autour de la clinique où se trouvent Elizabeth et ses enfants, les paparazzi escaladent les arbres pour photographier au vol Elizabeth, dans les couloirs du bâtiment. Les enchères commencent à 75000 euros, même pour un cliché de mauvaise qualité. La clinique a décidé de fermer ses portes et d'engager une société privée de gardiennage.

Après vingt-quatre heures de garde à vue, Josef Fritzl, électrotechnicien de son état, craque, à bout de forces nerveusement. Il confesse en bloc ses crimes, la construction minutieuse de l'abri antiatomique sous le jardin, les viols, la séquestration. Il sera transféré dans la soirée de lundi à la maison d'arrêt de Sankt-Pölten, la capitale régionale située 60 km plus à l'est. Le suspect, dès lors, ne parlera plus, suivant les conseils de son avocat, qui vient de lui être assigné. Car Fritzl risque la perpétuité pour ses crimes.

■ De vieilles affaires oubliées

Le matin du mercredi 30 avril, l'affaire Fritzl prend une autre dimension, inattendue, avec l'émergence de deux vieilles affaires oubliées. La presse autrichienne a déterré un crime non élucidé, celui de Martina Posch, une jeune fille de 17 ans violée et assassinée le 12 novembre 1986 au bord du Mondsee, un lac de Haute-Autriche situé à 150 km d'Amstetten. Or, à l'époque, le couple Fritzl y tenait une auberge-restaurant, le Seestern, juste en face du lieu où l'on a retrouvé le corps de la pauvre enfant, immergé dans un sac plastique. En comparant les photos de Martina et d'Elizabeth adolescente, les policiers ont un haut-le-cœur: les deux jeunes filles présentent une ressemblance étonnante. Se pourrait-il que Fritzl ait d'autres antécédents inédits? Et puis il y a les événements de 1967: cette année-là, Josef Fritzl a violé une jeune fille de 21 ans, et a écopé de 18 mois de prison, alors qu'il était déjà marié et père de quatre enfants. Selon la loi autrichienne, il y a prescription au bout de quinze ans. Josef Fritzl ne peut plus être poursuivi pour ces faits-là.

Franz Polzer, le chef de l'enquête, et Franz Prucher, l'austère directeur de la Sécurité régionale, rectifient le tir: il va falloir «se donner des priorités», précisent-ils, et se concentrer sur l'affaire en cours. Parce que les effectifs sont limités, certes, mais aussi parce que se focaliser sur l'enquête de 1986 n'a pas de sens: à l'époque, les prélèvements d'ADN n'existaient pas. Et les espoirs reposeraient sur des témoins à la mémoire défaillante? Allons, ce n'est pas sérieux, semblent dire Polzer et Prucher. Il faut que l'enquête progresse rapidement. Car, à travers le monde, les médias commencent à fustiger ce «pays des oubliettes» où, décidément, il ne fait pas bon être séquestré dans une cave. «Toute la nation doit se demander ce qui ne tourne pas rond [dans la société autrichienne]», s'interroge l'éditorialiste du quotidien Der Standard. Personne n'a oublié Natascha Kampusch, la jeune Viennoise qui séjourna huit ans et demi dans une cave, avant son évasion spectaculaire, le 23 août 2006.

■ La belle-sœur acariâtre

Jeudi 1er mai. L'Autriche est sous le choc. A J+4, le gouvernement commence tout juste à réaliser les dégâts causés à l'image de la petite république alpine à travers le monde, et les conséquences possibles pour l'Euro 2008.

Dans le quotidien Österreich, la sœur cadette de Rosemarie, Christine, 56 ans, s'exprime. Les soupçons se sont multipliés depuis quelques jours: se pourrait-il vraiment que Rosemarie ait tout ignoré des agissements de son mari, toutes ces années? Christine a un caractère bien trempé, et elle déteste son beau-frère. «Il a épousé ma sœur quand elle n'avait que 17 ans, et elle n'a jamais travaillé depuis», explique la cadette au verbe coloré, qui décrit en vrac les expéditions solitaires de Josef en Thaïlande, les réunions familiales sous le signe de la peur, dresse le portrait d'un despote.

■ Fenêtre sur cour: le locataire qui en savait trop

Le lendemain, c'est au tour d'un ancien locataire du 40, Ybbsstrasse, parmi la centaine qui y a séjourné, de faire de surprenantes confidences. Sepp Leitner a vécu quatre ans dans une garçonnière de 30 m². Et il n'a jamais compris ses exorbitantes factures d'électricité, 5000 schillings par trimestre (400 euros). «Fritzl me faisait payer l'électricité de la cave», s'étrangle l'ex-locataire. Et puis il y a Sam, le chien de Sepp, qui se fige chaque fois qu'il passe devant l'escalier qui mène à la cave, et se met à aboyer furieusement. Le manège durera un an et demi. «Je comprends mieux aujourd'hui, soupire Leitner. Si j'avais su...»

■ L'ogre sous les verrous

Josef Fritzl croupit désormais en prison. Il a été isolé des autres détenus, pour sa propre sûreté. Dans la hiérarchie très subtile qui prévaut en milieu pénitentiaire, les pédophiles, violeurs et assassins d'enfants, remisés tout en bas de l'échelle, ont intérêt à se tenir à carreau. Le patriarche tortionnaire n'est plus qu'une bête traquée, apeurée. Pour la première fois de sa vie sans doute, le chasseur est devenu chassé. Il sera entendu au milieu de la semaine prochaine par la juge d'instruction chargée du dossier.

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