Revue de presse

L’affaire Lambert, un indécent fiasco collectif qui vire à l’obscénité

Le débat sur le droit de mourir en France s’échauffe toujours davantage. Les médias sont choqués par l’abjection qui s’est installée sur la place publique

Ce fut un coup de tonnerre. La Cour d’appel de Paris qui ordonne la reprise des traitements de Vincent Lambert, patient tétraplégique de 42 ans en état végétatif depuis onze ans. L’hôpital de Reims, en France, avait entrepris de les suspendre. Quelques heures à peine après que les médecins eurent cessé de le nourrir et de l’hydrater artificiellement, il s’est à nouveau trouvé sous assistance respiratoire et alimentaire.

Le New York Times, dans un article repéré par le Courrier international, qualifie cela de «revirement stupéfiant» dans l’affaire de cet homme «dont la situation a divisé amèrement sa famille et l’a placé au centre d’un débat sur le droit de mourir en France». Mais ce débat, aujourd’hui, est désarmant d’indignité: «On branche, on débranche, on rebranche un être humain, il n’y a de victoire pour personne», écrit Le Journal du Centre. Fin de vie ou handicap? La France est déchirée. On couvre l’autre de honte, dans les deux sens.


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Difficile, aujourd’hui, d’échapper au cas devenu «affaire». Et pourtant, c’est une «histoire qui n’aurait jamais dû sortir de la chambre 222 d’un hôpital», déplore Midi libre. Maintenant, «tout le monde connaît chaque page du dossier médical» et «les larmes de Vincent circulent en boucle, images à l’appui». C’est certes «déchirant», mais la vie et la mort appartiennent «au domaine privé, certainement à l’intime». Celui-ci «ne doit pas transpirer», car «faire émerger une telle situation sur la place publique, c’est l’assurance d’un débat émotionnel qui ne relève pas de la raison».

«Son épouse Rachel préférait le voir partir. Mais pas ses parents», résume Le Soir de Bruxelles. Alors, pour aggraver une situation où justice, politique et religion ne devraient rien avoir à dire, les Lambert, catholiques traditionalistes, se battent depuis des années pour maintenir leur fils en vie, malgré son corps pétrifié et convulsé. «Dès dimanche, ils avaient appelé à un rassemblement devant l’hôpital.» Ils ont aussi traité les soignants de «nazis» et «intenté une procédure disciplinaire contre les médecins». «La conférence des évêques de France leur a accordé son soutien», l’ONU, la Cour européenne des droits de l’homme, tout le monde s’en est mêlé. Mais c’est un fiasco collectif, issu d’une famille «profondément divisée», selon le Times de Londres.

Quel malaise éprouve aussi Libération devant l’obscène, «devant les images, filmées lundi soir, des avocats des parents de Vincent Lambert et d’un groupe de manifestants, certains issus des milieux catholiques intégristes, qui ont célébré la décision comme s’ils avaient gagné un championnat de foot». Des scènes de liesse tellement déplacées… D’ailleurs, sur BFM TV, dans les braillements indécents des manifestants, «un des avocats a […] employé le terme «remontada», habituellement usité quand une équipe […] parvient à remporter un match très mal engagé». Sur la même chaîne, il a cependant reconnu mardi que le «mot n’était pas adapté».


Pour rappel (source: Courrier international)

L’euthanasie est illégale en France. La loi Léonetti-Claeys tolère toutefois «l’euthanasie passive»: il est autorisé pour un médecin de réduire ou d’arrêter le traitement d’un patient en fin de vie afin de soulager ses douleurs et d’améliorer son confort, plutôt que de pratiquer un acharnement thérapeutique. La décision d’arrêter les soins est encadrée et doit être prise de manière collective. La famille et une «personne de confiance» sont consultées si le patient n’est pas en mesure de donner son avis.

Et la chronologie de cette «affaire», en vidéo:


«Depuis le début […], elles sont nombreuses, les personnes qui s’improvisent spécialistes médicaux, docteurs ès fins de vie. Elles sont nombreuses à tout savoir sans jamais n’avoir rien su sur cette affaire. C’est un des grands drames de cette histoire où l’essentiel, […] Vincent Lambert, est devenu accessoire pour la plupart des gens. Comme si, pour ces donneurs de leçon et de morale, l’important n’était pas là», se lamente L’Union devant tant d’abjection.

Lire aussi: Alfie Evans, un bébé de 2 ans en fin de vie au cœur d’un terrible débat médical en Angleterre (26.04.2018)

L’homme «avait eu un début de vie sans aspérités, il est devenu un dossier». Et «le voici aujourd’hui érigé au rang de cause nationale», se désole La Nouvelle République: «Dans cette histoire terriblement ordinaire et infiniment triste, tous les caps ont été franchis. Drame shakespearien, tragédie grecque […]. Le débat a changé d’échelle, le calvaire de Vincent Lambert et de ses proches divisés est devenu un sujet moral dont chacun croit pouvoir débattre et s’emparer. […] En retrait de cette empoignade, éloigné de ce chaos, un corps, un nom, une âme, minuscule flamme peut-être, attendent derrière un paravent d’hôpital, pris en otage. […] Vincent Lambert, Sisyphe malgré lui, n’a besoin «que d’eau, de nourriture et d’amour», assure sa mère. Et de paix peut-être enfin.»

Mais en face, il y a d’autres arguments, dont Ouest France se fait l’écho: «Vincent Lambert n’est pas seul. En France, 1500 personnes vivent ainsi: «Si l’arrêt des traitements va jusqu’au bout, cela influencera les choses. Pour la société, c’est […] une manière de dire que la loi permet de faire mourir ou de laisser mourir une personne qui est un grand handicapé», déclare un médecin d’une unité de soins spécialisés. Avancerions-nous vers une société où les plus faibles, les plus malades, les plus dépendants n’auraient plus leur place?»…

… Et qui déciderait de ceux qui pourraient bénéficier de la solidarité nationale et de ceux qui en seraient exclus? On voit vers quelle inhumanité cela nous conduirait

Le voilà, le débat, enfin. Qui dépasse largement les invectives qui s’échangent sur la page Facebook «Je soutiens Vincent», entre les pour, les contre qui vomissent la «cathosphère». L’éthicien biomédical jésuite Bruno Saintôt cherche plutôt, lui, à élever le débat en s’exprimant dans un blog hébergé par La Croix. Vincent Lambert est «devenu, socialement, par son silence et son absence de réaction, une personnalité disponible sur laquelle sont projetées les attentes de «bien vivre» et de «bien mourir», les craintes de souffrir, les angoisses de dépendre totalement d’autrui, de perdre son autonomie ou, comme le disent beaucoup, de «perdre sa tête» au point de ne plus pouvoir vraiment décider pour soi.»

Nos ambivalences, nos interrogations

On se trouve donc au cœur d’«un espace de projection d’attentes et de réclamations contradictoires, qui finissent par se polariser, de nouveau, hélas, sur la promotion ou le refus de l’euthanasie». Vincent Lambert «est un emblème de l’insuffisance du recours à l’autonomie pour résoudre toutes les problématiques bioéthiques; il est un témoin de nos ambivalences et contradictions face à la dépendance et aux liens humains qui font ou défont la valeur de nos existences; il est un point de cristallisation» de plusieurs de nos interrogations fondamentales.


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