Vendredi 5 février a été annoncée par voie de presse la suspension de M. Christian Cudré-Mauroux, chef des opérations de la Police genevoise, et l’ouverture d’une enquête administrative à son encontre, sous les motifs qu’il aurait eu connaissance «au moins la veille de la manifestation du 19 décembre» de renseignements détaillés sur son déroulement et n’en aurait pas tenu compte pour adapter au préalable le dispositif policier.

Sans nous prononcer sur le fond de l’affaire ou interférer dans la procédure en cours, nous voudrions ici mettre en perspective le déroulement rapporté des faits lors de cette ainsi nommée «manifestation sauvage» du 19 décembre et les commentaires sur l’«inaction» de la Police face aux casseurs – avec les analyses académiques les plus actuelles sur la gestion des foules manifestantes et la question du maintien de l’ordre public.

Escalade de la force

Les stratégies contemporaines de gestion des troubles à l’ordre public succèdent à un précédent modèle, identifiable comme celui de «l’escalade de la force», dominant dans la gestion des protestations à partir des années 1970 et qui repose sur un présupposé d’illégitimité des manifestants. La réponse policière dans ce modèle se borne à la surveillance et à l’affrontement à distance selon la tactique du «front contre front».

Dès lors que le recours à la manifestation se «routinise», émerge dans les années 1980-1990 un nouveau répertoire «gestion négociée». Ce modèle correspond à une forme de cogestion de la manifestation par la police et les participants, dans l’idée qu’un meilleur dialogue en amont permet de réduire le risque de conflits et de débordements.

Participants violents

A la fin des années 1990, face au mouvement altermondialiste naissant et surtout après le 11 septembre 2001, se développe en parallèle l’approche de l’«incapacitation sélective» qui consiste notamment à opérer un tri préalable des potentiels participants violents d’avec la masse des manifestants. L’échange d’information et le renseignement policier, ainsi qu’un contrôle gradué des accès aux espaces de la manifestation doivent permettre d’éviter leur présence sur le site des opérations. Aux risques d’atteintes graves et répétées aux libertés publiques.

Depuis une dizaine d’années, et à l’initiative de pays du Nord de l’Europe, émerge ce qui pourrait bien être un nouveau paradigme du maintien de l’ordre. Celui-ci repose sur une revisite profonde de la psychologie des foules traditionnelle, initiée en particulier en Angleterre, en Hollande ou dans les pays scandinaves sous l’impulsion de chercheurs rompus à l’observation et l’analyse des rassemblements de foule, selon laquelle la mise en place et le déroulement de la manifestation dépendent non pas seulement des caractéristiques sociales des protagonistes mais aussi et surtout des dynamiques intergroupes dans lesquels sont pris les participants.

Cohésion renforcée

Ainsi, lorsque la mobilisation s’organise autour d’un point de vue homogène et clairement opposé à un adversaire, la cohésion du groupe et l’identification de ses membres se renforcent et permettent des actions déterminées vers les espaces occupés par cet adversaire. C’est dans de telles situations que l’on observe le développement d’émeutes et d’affrontements, notamment face à la police, dont la présence accentue la cohésion de la manifestation.

À l’inverse, dès que l’homogénéité se lézarde par l’apparition d’actes qui signalent des points de vue différents comme l’atteinte aux biens ou aux personnes, les manifestants sont amenés à redéfinir leur identité et leur inscription dans l’un ou l’autre des groupes présents. Il en résulte des tensions internes qui affaiblissent la cohésion du rassemblement et peuvent dans certains cas entraîner des affrontements entre les participants.

Cortèges a priori paisibles

À l’extrême, lorsqu’une manifestation prend la forme d’un agrégat d’entités hétérogènes, l’action collective se dissout à mesure que la déambulation des participants se résume à des relations interindividuelles au sein de petites unités disloquées. Ainsi, il serait possible de comprendre comment certains cortèges a priori paisibles peuvent se transformer en action collective violente alors que des manifestations supposées agressives se déroulent sans heurts.

En clair, le renseignement policier et la stratégie de l’incapacitation sélective ne suffisent pas à pacifier les manifestations. Parce que des éléments potentiellement violents ou mal intentionnés parviennent toujours à passer entre les mailles du filet, et parce que le passage à l’acte violent ne dépend pas seulement d’intentions planifiées mais aussi bien souvent des logiques de la situation sur le terrain, de dynamiques échappant à toute prévision.

Usage indistinct de la force

Ce qui permet de mettre en lumière un principe de base:
 l’usage indistinct de la force par la police durant un événement protestataire peut avoir un impact négatif sur les dynamiques de la foule et accroître le risque de menace à l’ordre public. Il convient dès lors de tenir compte de l’influence de la posture policière sur le comportement de la foule en se montrant capable de «monter en puissance», autrement dit de s’adapter à de rapides changements de situation en élevant le niveau de contrainte voire d’intervention. Cet exercice exige de la part de l’ensemble des acteurs de la chaîne de commande (du commandement des opérations au chef de section) une capacité de lecture des événements et un sens de l’anticipation aiguisés.

Manque de connaissance patent

Pour revenir à la manifestation du 19 décembre à Genève, tous ces éléments indiquent clairement que rabattre le débat sur la qualité du renseignement et sa traduction opérationnelle, comme si les choses étaient non seulement prévisibles mais qui plus est jouées d’avance, nous semble relever soit d’un manque de connaissance patent de la dynamique des foules et des manœuvres opérationnelles de maintien de l’ordre, soit d’une tentative de réécriture de l’histoire a posteriori, guidé par le calcul politique et la volonté d’échapper à la critique.

Il conviendrait dans le cas d’espèce de s’interroger tout d’abord sur la séquence politique préalable à la manifestation du 19 décembre – à savoir le conflit entre l’Etat et l’Usine – qui a indéniablement constitué un facteur mobilisateur, offrant aux protestataires aussi bien des raisons d’agir qu’une masse critique leur garantissant effet de surprise et anonymat protecteur. Il serait enfin utile – afin d’éviter qu’une telle situation ne se reproduise – de réfléchir à la place de l’échelon politique dans la chaîne de commande, autrement dit de définir clairement qui décide de la doctrine policière à adopter en phase opérationnelle et qui prend in fine la responsabilité de son succès ou de son échec.

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