il était une fois

L’affaire Mazzini, 150 ans avant Snowden

C’est à Londres que le parlement et le public ont eu à débattre pour la première fois de l’incursion de l’Etat dans la vie privée des citoyens, britanniques ou étrangers. Ce fut un beau tintamarre Par Joëlle Kuntz

Il était une fois

L’un des premiers scandales d’espionnage politique sur le sol européen s’est déroulé en Grande-Bretagne en 1844. La victime en était Giuseppe Mazzini, le révolutionnaire gênois qui combattait pour l’unité et l’indépendance d’une Italie républicaine. Poursuivi comme le diable par les princes italiens et surtout par l’Autriche, puissante occupante de la Lombardie-Vénétie, l’homme s’était d’abord réfugié en Suisse, d’où il organisait les mouvements de la Jeune Europe. De Genève, il avait monté en 1834, avec une petite troupe de réfugiés italiens, polonais et allemands, une expédition contre la Savoie, désastreuse en tous points, qui lui avait valu son expulsion. Il avait alors trouvé refuge à Londres, poursuivant par correspondance ses activités insurrectionnelles et de propagande. En 1844, le soupçon lui était venu que ses lettres étaient ouvertes. Pour en trouver la preuve, lui et ses proches déposèrent des cheveux et des graines de pavot dans les enveloppes qu’ils expédiaient. A leur arrivée, plus de graines ni de cheveux. Les lettres avaient donc été décachetées.

Un député de ses amis à la Chambre des Communes, Thomas Duncombe, présenta l’affaire en détail devant le parlement en juin 1844, accusant La Poste de sa Majesté d’introduire dans le royaume un «système d’espionnage contraire à tous les principes de la Constitution britannique, destructeur de la confiance publique, pourtant essentielle à une communauté commerçante».

Les députés ne se seraient pas fait de souci pour si peu si le Times, journal conservateur et généralement ami de l’Autriche, n’avait publié un éditorial fumant contre «une politique anticonstitutionnelle, anti-anglaise, sans générosité», nuisible à la supériorité morale de l’Angleterre sur les nations du continent. Mazzini pouvait être «la créature la plus déloyale et la plus vicieuse du monde», ajoutait le quotidien, cela ne justifiait pas l’espionnage de son courrier.

Les piques contre le caractère de Mazzini attirèrent au Times une lettre de Thomas Carlyle où l’écrivain prenait la défense de son ami italien, sinon pour sa politique, du moins pour la pureté de ses intentions. Et il vilipendait à son tour l’espionnage de La Poste. L’affaire Mazzini commençait.

Les députés libéraux se joignirent à la protestation de Duncombe lorsque celui-ci revint à la charge devant le parlement, quelques jours plus tard. En fabriquant de faux cachets pour refermer les 60 à 70 lettres adressées à Mazzini, La Poste royale s’était comportée en faussaire. Le scandale était d’autant plus intolérable que le royaume prêtait ainsi son concours à la répression des idéaux de la liberté.

Duncombe avait en effet mentionné devant le parlement une lettre à Mazzini du révolutionnaire italien Emilio Bandiera, dont le contenu – un projet de soulèvement à Naples – avait été transmis au gouvernement autrichien. Bandiera, son frère et quelques dizaines d’Italiens avaient été cueillis par les autorités napolitaines à leur débarquement en Calabre, exécutés sur place ou faits prisonniers et torturés. Le gouvernement anglais avait donc «du sang sur les mains».

Cette révélation provoqua l’indignation, obligeant les Communes à désigner une commission d’enquête. Secrète, celle-ci devait examiner «la situation légale du courrier détenu par les offices postaux et le processus de décision menant l’autorité à l’ouvrir». C’était la première incursion d’une institution démocratique dans les pratiques officieuses du secret. Son rapport de 160 pages, rendu en août 1844, était conçu pour noyer le poisson. Il en ressortait tout de même l’existence d’une longue tradition d’ouverture de la correspondance des ambassades étrangères ainsi que du courrier des citoyens britanniques considérés comme des menaces pour l’ordre établi. Celui de Mazzini avait bel et bien été ouvert par le «Département secret» de La Poste de sa Majesté, lequel cependant, rassurait le rapport, ne s’intéressait pas à plus de huit à seize personnes par an.

Avec tout le bruit fait autour de sa correspondance, l’étoile de Mazzini montait dans le public, parmi les intellectuels et les artistes, dont nombre d’entre eux, y compris Dickens, s’affichaient désormais partisans de la cause italienne. La réputation du ministre de l’Intérieur, James Graham, elle, s’effondrait. Connu pour ses amitiés avec l’ambassadeur autrichien à Londres, le baron Philipp von Neumann, Graham portait toute la charge du scandale: les lettres suspectes étaient dites «grahamées»; on notait sur les courriers «ne pas grahamer»; on vendait des cachets «anti-Graham», comme traque aujourd’hui le «Obamascan». La confiance dans La Poste disparaissait. En 1853, Charles Dickens écrivait dans son hebdomadaire Household Words que peu de lettres parvenaient à leur destinataire «sans ces curieuses petites marques de ciseau autour du sceau, certains gondolages douteux autour du cachet», attestant de la curiosité de la police entre le moment du postage et de leur livraison.

L’espionnage du courrier de Mazzini et ses répercussions politiques n’étaient pas oubliés cent ans plus tard, en 1957, quand étaient découvertes les écoutes téléphoniques. Comme en 1844, le Times les dénonçait comme «une pratique odieuse». Même si, disait-il avec les mots du siècle précédent, les écoutes téléphoniques étaient dans l’intérêt national, elles n’en étaient pas moins «incompatibles avec toute idée de ce qui constitue la liberté dans une société». «Il vaut la peine de se souvenir que l’Autriche avait les meilleurs motifs pour créer son système d’espionnage postal. Il vaut aussi la peine de se demander si nous sommes devant un danger si grand ou si le nombre de personnes attrapées par ce moyen si détestable vaut bien le malaise et le doute qu’il provoque.»

De Mazzini, son plus grand ennemi, le prince de Metternich, chancelier de l’Empire autrichien, aurait dit: «Il m’a donné plus de tracas qu’un brigand italien: éloquent comme la tempête, brûlant comme un apôtre, rusé comme un voleur, désinvolte comme un comédien, infatigable comme un amant.» Il y a toujours des Metternich, quoique plus plats, et des Mazzini, rusés, brûlants et désinvoltes. Mais les rôles sont inversés. Ce sont les Mazzini qui ouvrent le courrier des Metternich pour révéler que ceux-ci écoutent aux portes.

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