Il était une fois

Neuf mois en Amérique du Nord, d’avril 1831 à février 1832, suffisent à Alexis de Tocqueville pour sonder les fondements politiques et moraux de la démocratie américaine dans un ouvrage qui épatera durablement l’opinion française. On reste saisi en le relisant aujourd’hui par la pertinence des observations qu’a pu faire un jeune aristocrate français traître à sa classe sur l’avènement de «l’égalité» comme principe fondateur de la constitution démocratique. Ses réflexions touchent à tous les domaines de la vie en société, le travail, l’argent, le commerce, les arts, la religion, le pouvoir, l’armée, etc. Marié en 1835, l’année où paraît De la démocratie en Amérique, le chaste Tocqueville s’intéresse aux relations des hommes et des femmes aux Etats-Unis et les compare à celles d’Europe. Il a sur ce sujet des vues datées, notamment sur la séparation des rôles, la femme américaine lui paraissant destinée à des occupations domestiques, et des vues résistantes au temps, aptes à servir de commentaire à l’affaire Strauss-Kahn.

«On a remarqué souvent, écrit-il*, qu’en Europe un certain mépris se découvre au milieu même des flatteries que les hommes prodiguent aux femmes: bien que l’Européen se fasse souvent l’esclave de la femme, on voit qu’il ne la croit jamais sincèrement son égale.

«Aux Etats-Unis, on ne loue guère les femmes; mais on montre chaque jour qu’on les estime.

«Les Américains font voir sans cesse une pleine confiance dans la raison de leur compagne, et un respect profond pour sa liberté. Ils jugent que son esprit est aussi capable que celui de l’homme de découvrir la vérité toute nue, et son cœur assez ferme pour la suivre; et ils n’ont jamais cherché à mettre la vertu de l’un plus que celle de l’autre à l’abri des préjugés, de l’ignorance ou de la peur.

«Il semble qu’en Europe, où l’on se soumet si aisément à l’empire despotique des femmes, on leur refuse cependant quelques-uns des plus grands attributs de l’espèce humaine, et qu’on les considère comme des êtres séduisants et incomplets; et ce dont on ne saurait trop s’étonner, c’est que les femmes elles-mêmes finissent par se voir sous le même jour, et qu’elles ne sont pas éloignées de considérer comme un privilège la faculté qu’on leur laisse de se montrer futiles, faibles et craintives. Les Américaines ne réclament point de semblables droits.

«On dirait d’autre part qu’en fait de mœurs, nous avons accordé à l’homme une sorte d’immunité singulière; de telle sorte qu’il y ait comme une vertu à son usage et une autre à celui de sa compagne; et que, suivant l’opinion publique, le même acte puisse être simultanément un crime ou seulement une faute.

«Les Américains ne connaissent point cet inique partage des devoirs et des droits. Chez eux, le séducteur est aussi déshonoré que sa victime.

«Il est vrai que les Américains témoignent rarement aux femmes ces égards empressés dont on se plaît à les environner en Europe; mais ils montrent toujours, par leur conduite, qu’ils les supposent vertueuses et délicates; et ils ont un si grand respect pour leur liberté morale qu’en leur présence, chacun veille avec soin sur ses discours, de peur qu’elles ne soient forcées d’entendre un langage qui les blesse. En Amérique, une jeune fille entreprend seule et sans crainte un long voyage.

«Les législateurs des Etats-Unis, qui ont adouci presque toutes les dispositions du code pénal, punissent de mort le viol; et il n’est point de crime que l’opinion publique poursuive avec une ardeur plus inexorable. Cela s’explique: comme les Américains ne conçoivent rien de plus précieux que l’honneur de la femme, et rien de plus respectable son indépendance, ils estiment qu’il n’y a pas de châtiment trop sévère pour ceux qui les lui enlèvent malgré elle.

«En France, où le même crime est frappé de peines beaucoup plus douces, il est souvent difficile de trouver un jury qui condamne. Serait-ce mépris de la pudeur, ou mépris de la femme? Je ne puis m’empêcher de penser que c’est l’un et l’autre…

«Les Américains, qui ont laissé subsister dans la société l’infériorité de la femme, l’ont donc élevée de tout leur pouvoir, dans le monde intellectuel et moral, au niveau de l’homme, et en ceci ils me paraissent avoir admirablement compris la notion du progrès démocratique.»

Alexis de Tocqueville est avec son cœur et sa raison du côté de la nettoyeuse de l’hôtel Sofitel, à New York. Il juge par principe, contrairement à Jean-Honoré Fragonard, qui peint la scène vers 1775-76 en multipliant les ambiguïtés. Amour ou viol? Ce n’est pas clair. L’homme verrouille la porte: pourquoi, alors que le lit est déjà défait? C’est un point pour la défense qui plaidera le consentement. Y a-t-il résistance? La chaise, en tout cas, est renversée, l’accusation le relèvera. Qu’est-ce que cette pomme sur la table, une provocation de la femme? On enquêtera. La couche, creuse, moelleuse appelle les corps, irrésistiblement. Le désir éclate sous les drapés de satin. Dans l’espace secret verrouillé, l’impatience physique explose. L’homme prend. Quel est ce geste de la femme?

Dans l’Europe galante qui achète les tableaux de Fragonard, les amours sont un jeu.

Dominique Strauss Kahn, joueur entre tous, n’a pas vu venir la démocratie en Amérique.

*De la démocratie en Amérique, tome 2, chapitre XII.