Opinions

L'affaire du tampon «J» sur les passeports des citoyens juifs: une révision en trompe-l'œil

Karl Grünberg et Anne Weill, de l'Association romande contre le racisme (ACOR), craignent que la remise en cause de la responsabilité suisse à propos du «J» dans les passeports n'occulte l'existence d'un antisémitisme d'Etat des autorités helvétiques avant la Seconde Guerre mondiale

Le 2 septembre 1998, une dépêche de l'Agence télégraphique suisse annonce que l'édition à paraître du Beobachter (elle paraîtra le 4 septembre!) corrige son article de 1954 à propos du tampon «J» dans les passeports des Juifs à l'époque nazie. Le paragraphe introductif de la dépêche résume son contenu: l'idée d'introduire le tampon «J» dans les passeports des Juifs allemands ne venait pas du chef de la police suisse, Heinrich Rothmund – il s'y serait opposé –, mais des autorités allemandes.

L'article du Beobachter sera connu de ses seuls lecteurs. La dépêche ATS, par contre, sera reprise par les principaux médias suisses et jusqu'au plus récent des grands journaux de ce pays, Le Temps, dont l'accroche de page une, le 17 septembre 1998, est ainsi libellée: «Il y a des légendes qui ont la vie dure. Ainsi beaucoup de gens croient que leur pays a demandé aux nazis d'apposer un «J» dans les passeports des Juifs. On sait depuis le milieu des années 50 que les choses ne se sont pas passées ainsi. Un journal, source de cette légende, vient seulement de publier un démenti.» Les habitants de ce pays savent depuis le Rapport Eizenstat et la création de la Commission Bergier que les rapports de la Suisse avec l'Allemagne nazie doivent être discutés. Ils devraient savoir, depuis la signature à la fin du mois d'août de l'accord global entre les banques suisses et les organisations de rescapés juifs, que ces organisations avaient raison lorsqu'elles exigeaient le remboursement de sommes considérables et non pas de peanuts. Peut-être certains ne le savent-ils pas et croient que les banques ont dû céder aux «Américains».

Depuis le 1er janvier 1997, des politiciens suisses de premier plan, souvent radicaux et bien au-delà du cercle des amis de M. Blocher, ont suggéré que la Suisse était victime d'une agression juive. La Tribune de Genève et 24 heures publiaient, par exemple le 28 janvier 1997, un entretien avec l'ancien président Chevallaz qui ne se gênait pas d'affirmer: «Je tiens les Juifs pour des gens intelligents, supérieurs à la moyenne quoi qu'on en dise sur une éventuelle classification des races. Or, dès le milieu des années 30, ils se sont sentis menacés, et ils l'étaient. Je ne peux pas imaginer dans ces conditions qu'ils aient eu l'idée d'aller placer leur argent en Suisse, sans songer que l'Allemagne pourrait venir l'engloutir. […] Ce serait donner un certificat de bêtise aux Juifs d'imaginer qu'ils aient confié leur argent aux banques suisses.» Il est à craindre que cette campagne de désinformation contre le prétendu chantage des Juifs ne laisse des traces, ce que donnent à penser les nombreuses manifestations d'antisémitisme libérées par les propos évoqués ci-dessus.

Dans ce contexte émotionnel très fort, de petites affaires sont promises à une grande résonance.

En 1954, l'exagération de la culpabilité de Rothmund permettait de dissimuler celle de l'administration et du Conseil fédéral. En 1998, c'est la discussion de sa culpabilité qui semble dissimuler celle de l'administration et du Conseil fédéral. En 1998 pas moins qu'en 1954, la question est sensible dans ce pays. L'utilisation de la Loi sur les étrangers qui excluait les Juifs de 1933 à 1947 est la même que celle qui exclut aujourd'hui les ressortissants du troisième cercle, selon des critères raciaux qui ont amené le Comité pour l'élimination de la discrimination raciale de l'ONU à demander à la Suisse de revoir sa législation.

Cette digression nous paraissait indispensable pour évaluer l'impact stupéfiant de la recension par l'ATS de l'article du Beobachter, qui déclenche un phénomène s'apparentant à celui de la rumeur. Relevons ici une exception, l'article que Mme Arsever consacre à l'affaire dans Le Temps du 17 septembre 1998. Nous y reviendrons ci-dessous.

L'affaire du tampon «J»: une négociation de sept mois

L'affaire du tampon «J» ne s'est pas déroulée en quelques jours mais a fait l'objet d'une négociation de sept mois, de multiples documents en rendent compte. Il n'est pas possible de les citer ni même de les énumérer en une page. Nous nous limiterons donc à une mise en perspective et à quelques citations particulièrement explicites.

L'histoire du tampon «J» dans les passeports des Juifs allemands commence au printemps 1938 par les protestations émises par Heinrich Rothmund auprès de la légation allemande contre l'arrivée des Juifs allemands et autrichiens sur le territoire helvétique. Il convient ici de se rappeler que Heinrich Rothmund a souligné en 1941: «Entre autres tâches, je combats aussi l'enjuivement de la Suisse depuis plus de vingt ans avec la police des étrangers et j'ai empoigné avec une particulière énergie le problème des émigrés juifs d'Allemagne.»

Le 10 août 1938, le chef de la division politique allemande, M. Woerman, établit une note qui énonce que «le ministre de Suisse m'a dit aujourd'hui qu'il désirait m'informer, à titre provisoire seulement, qu'il était sérieusement question en Suisse d'enrayer le flot des Juifs venant d'Allemagne. Le gouvernement suisse, dit-il, est résolument opposé à un «enjuivement» du pays, ce que nous devrions comprendre. Il se pourrait que le Conseil fédéral fît appel à la collaboration de l'Allemagne pour l'application des mesures à prendre. On envisage notamment en Suisse la nécessité d'établir l'obligation de visa pour les Allemands du Reich. Actuellement cette obligation n'existe que pour le territoire de l'ancienne Autriche.» Durant sa séance du 30 août 1938, le Conseil fédéral prend en effet la décision de principe de rétablir le visa pour tous les citoyens du Reich.

Le 2 septembre 1938, H. Rothmund rédige une note qui fait suite à l'entretien qu'il vient d'avoir avec le ministre allemand Koecher. Il y relève que «jusqu'à maintenant, nous nous sommes efforcés de ne pas «enjuiver» le pays, et nous voulons continuer dans cette voie à l'avenir, c'est pourquoi Berlin devrait montrer de la compréhension. […] M. Koecher cherche un autre moyen (nda: d'éviter l'arrivée de réfugiés juifs sur le territoire suisse) et me demande s'il n'existe pas une possibilité pour nous de renoncer au visa si le détenteur du passeport est expressément identifiable comme Juif.»

Cinq jours plus tard, le 7 septembre 1938, le chargé d'affaires ad interim de la légation de Suisse à Berlin, F. Kappeler, adresse un pli urgent au chef du Département politique, P. Bonna, dans lequel il précise notamment: «Pour tenir compte autant que possible des vœux de la Suisse, elles (nda: les autorités du Reich) se sont déclarées en principe disposées à apposer un signe sur les passeports délivrés à des Juifs dans l'ancien Reich, en Autriche ou encore à l'étranger. […] Pour la mention de l'origine juive dans les passeports on m'a fait deux propositions […]. La première tend à ce que les prénoms habituellement soulignés à l'encre noire le soient à l'encre rouge pour les Juifs. Mais il faut craindre que le porteur du passeport ne couvre le trait rouge à l'encre noire. La seconde proposition tend à ce qu'un sceau soit apposé sur la première page du passeport à gauche en haut; le sceau consisterait en une lettre entourée d'un cercle de quelque 2 cm de diamètre ou en un autre signe au sujet duquel nous pourrions encore émettre des vœux. J'ai l'impression que l'apposition de ce signe suffirait entièrement à vos besoins. La réciprocité partielle que le gouvernement allemand désire pour des raisons compréhensibles paraît aussi chose acceptable. Les Juifs suisses qui éprouvent, dans les circonstances présentes, le besoin de se rendre en Allemagne sont probablement très peu nombreux.»

Et c'est sur ce point qu'intervient l'objection de Rothmund, fortement médiatisée depuis le 2 septembre, pour lequel cette réciprocité était inacceptable et selon lequel la Suisse, y consentant, risquait de se brouiller avec l'ensemble du monde civilisé.

Les autorités suisses n'envisageaient pas d'empêcher les Juifs suisses de quitter la Suisse. Elles négociaient avec les autorités allemandes que celles-ci leur donnent le moyen d'empêcher les réfugiés Juifs de franchir la frontière suisse.

L'article bien documenté de Mme Arsever met clairement en évidence la responsabilité gouvernementale dans cette affaire et explique ainsi le rôle de fusible qui a été imposé à Heinrich Rothmund. Toutefois, le titre et le chapeau qui le précèdent comme l'accroche qui l'annonce en page une en biaisent la compréhension.

Notre crainte est de voir une remise en cause de la distribution des responsabilités au sein de l'administration et du gouvernement suisses à propos de l'affaire du «J» conduire à ignorer l'existence d'un antisémitisme d'Etat des autorités helvétiques avant la Seconde Guerre mondiale. En effet, c'est sur la seule question du tampon «J» que, le 8 mai 1995 pour la première fois, le gouvernement suisse reconnaissait officiellement une part de responsabilité dans l'antisémitisme qui a nourri la Shoah. Cette intervention survenait après des décennies d'efforts de certains historiens, de quelques politiciens et de milieux juifs concernés. En Suisse, au XXe siècle, la discrimination des Juifs commence par l'invention d'un tampon «J». Il ne s'agit cependant pas de celui de 1938. Peu de gens savent que, dès 1910, le Département politique fait apposer à l'encre ou au crayon un «J», puis une étoile de David rouge entourée d'un cercle rouge, sur les demandes de naturalisation présentées par des Juifs. L'inégalité en matière de naturalisation atteint son paroxysme en 1941. A ce moment-là, les hommes de la police des étrangers mettent sur pied des directives orales, internes et secrètes dénommées «catégories Ruth», du nom de leur auteur, Max Ruth, premier adjoint auprès de la Division de police. Elles instaurent notamment un «numerus clausus» fixant à douze le nombre maximal de Juifs pouvant chaque année acquérir la nationalité suisse. En octobre 1942, les autorités suisses mettent sur pied une cartothèque où figurent les noms de tous les émigrants, avec sous la mention «Rasse» les termes «Jude» ou «nicht Arier» en opposition à «nicht Jude» et «Arier».

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