Il était une fois

Le président Hollande a précisé les modalités du retrait des forces françaises en Afghanistan. Pour l’essentiel, les «troupes combattantes» devront avoir quitté le territoire d’ici à l’été 2013, soit un an et demi avant la date de fin 2014 fixée par la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS) pour le transfert des pouvoirs militaires au gouvernement de Kaboul. «Cette opération n’a que trop duré», avait averti le candidat Hollande lors de sa campagne électorale, à l’encontre de la chancelière allemande, qui proclame toujours: «Nous sommes ensemble, nous devons nous retirer ensemble.» Les Etats-Unis eux-mêmes retireront un tiers de leurs effectifs cette année, soit quelque 30 000 hommes, et la Grande-Bretagne évoque un «retrait limité». Le retrait italien a commencé l’an dernier, celui des Pays-Bas est terminé, celui du Canada en voie de l’être, etc. Lors de son dernier sommet à Chicago fin mai, l’OTAN a entériné sa stratégie de retrait pour fin 2014, tout en promettant aide financière et soutien logistique aux forces afghanes qui prendront le relais.

Le sentiment d’échec est aussi vaste que l’était la coalition mise en place après le 11 septembre 2001 pour déloger les talibans d’Afghanistan: plus de quarante pays engagés directement ou comme partenaires, d’abord sous le mandat de l’ONU après la Conférence de Bonn de 2001, puis, dès août 2003, sous la direction de l’OTAN. Les Etats-Unis fournissaient le gros des troupes, 90 000 hommes actuellement sur un total de 131 000, et la Grande Bretagne quelque 9000 hommes, le plus fort contingent après eux. Après dix ans de guerre sans résultat probant, les opinions publiques de tous les pays participants se sont lassées, quand elles n’ont pas tout simplement exigé le retrait

Reste l’image d’un Afghanistan détestable, brutal, arriéré, corrompu, voué aux trafics illicites de la drogue et des armes et désespérément ingouvernable. Toutes les nouvelles en provenance de Kaboul référant à des actes de guerre et de mort, la perception qui en résulte est qu’il n’est pas possible de se réconcilier avec ce pays et de l’arracher à son destin historique de violence et de division. L’armada internationale, qui répondait à un principe de nécessité après les attentats contre le World Trade Center de New York en 2001, n’a pas pu rétablir une gouvernance stable. Dès lors, le choix de continuer la guerre s’est heurté à une réalité afghane que les opinions publiques comprennent moins que jamais, sinon dans ses aspects négatifs. Elles ignorent tout de la partie de la société afghane qui est connectée avec le monde, qui travaille, cherche et produit, malgré et contre la guerre: des hommes et des femmes qui travaillent dans les équipements, les télécommunications, les travaux publics ou les industries, notamment textiles; des commerçants, des fonctionnaires, des organisations féminines, des écoles et universités; une petite et moyenne bourgeoisie urbaine et son intelligentsia; toute une collectivité qui relie l’Afghanistan avec le voisinage proche ou plus lointain.

La stratégie consistant à gagner le cœur des Afghans en choyant les tribus avait déjà été tentée au XIXe siècle par l’armée britannique, qui cherchait à sécuriser les frontières de l’Empire au nord-ouest. Deux historiens américains spécialistes de l’Afghanistan, Benjamin D. Hopkins et Magnus Marsden, rappellent comment Robert Groves Sandeman pensait diriger les tribus par le moyen de leurs propres traditions, en leur permettant notamment de régler leurs conflits par la convocation de la «jirga», l’assemblée des chefs, ou en recrutant et armant des milices pour assurer leur sécurité, et la sienne. Cette stratégie, disent-ils, a empêché l’établissement d’un pouvoir central. Elle a au contraire planté les graines de la discorde et laissé la frontière hors du contrôle de l’Etat, un no man’s land aux mains des tribus. Les deux historiens sont d’avis qu’en copiant ce modèle, et en privilégiant la «tradition» de l’Afghanistan, les stratèges de l’OTAN se sont privés de connaître sa modernité et le réseau d’intérêts économiques et sociaux qui la portent. L’image de l’archaïsme prévaut.

Prévaut aussi dans les esprits occidentaux le récit maintes fois répété du «grand jeu» qui a placé l’Afghanistan au cœur des grands intérêts stratégiques des puissances durant le XIXe et le XXe siècle. Si ce pays a été si longtemps un «jouet» des Britanniques, de l’Iran, des Russes, puis de l’Arabie saoudite avec Al-Qaida, a-t-il de quoi devenir un Etat autonome et stable par lui-même?

Pris et perdu maintes fois par le Royaume-Uni quand il n’était encore qu’un émirat, il est devenu indépendant en tant qu’Etat en 1919. Institué royaume en 1926, il est resté instable jusqu’en 1933, quand a commencé le règne de 39 ans de Mohammed Zaher Shah, qui a développé les bases d’une économie et d’une éducation nationales. En 1973, Mohammed Daoud Khan a instauré la république par un coup d’Etat soutenu par la Russie soviétique et s’est autoproclamé président. Les islamistes sont alors entrés en révolte contre son régime «athée», jusqu’au coup d’Etat de 1978 qui allait mettre le pays directement dans l’orbite soviétique. Les Occidentaux ont alors soutenu les partis islamistes et les talibans pour l’en arracher. En 1989, les troupes russes quittaient l’Afghanistan. Les talibans allaient bientôt être chez eux. En 2012, ils y sont toujours. Le pays moderne, lui, attend qu’on lui parle de paix.

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