Après une première série de débats consacrés à la justice internationale, et une deuxième aux addictions, Joan Tilouine et Paul Deutschmann, tous deux journalistes pour Africa Intelligence, ont donné la parole à des écrivains, chercheurs, diplomates, entrepreneurs, militants en prise directe avec le continent africain. Ils et elles y sont né·es, y vivent, l’observent, le changent.

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L’Africapitalisme est une idée économique qui prône le rôle et le pouvoir du secteur privé dans la transformation économique de l’Afrique. L’entrepreneur milliardaire Tony Elumelu, qui a inventé ce concept en 2011, a récemment réaffirmé que «l’Africapitalisme […] positionne le secteur privé et les entrepreneurs comme des catalyseurs du développement social et économique du continent africain». Dit ainsi, l’Africapitalisme est défendu comme un devoir civique, un peu comme le slogan de John F. Kennedy: «Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays.»

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Et cet esprit a du mérite. La majeure partie de la croissance économique en Afrique au cours des deux dernières décennies est venue du secteur privé. Les concepts économiques nouvellement populaires qui préconisent la réduction de la production et de la consommation – la décroissance, par exemple – pourraient ne pas déployer autant de bienfaits en Afrique qu’en Europe. Pendant ce temps, la mauvaise réputation du secteur public en matière de corruption, de bureaucratie et d’endettement ne cesse de croître. Le professeur Kenneth Amaeshi, autre idéologue clé de l’Africapitalisme, considère même que le concept incarne une approche responsable et éthique des affaires: la bonne volonté est là.

Toutefois, comme l’idée séduisante de la quatrième révolution industrielle (numérique), l’Africapitalisme ne peut pas faire le bien en se basant uniquement sur la volonté. Plus d’argent dans l’économie privée et plus d’entrepreneurs en Afrique n’entraîneront pas automatiquement une prospérité partagée pour tous.

L’entrepreneuriat capitaliste et le fossé de l’inégalité

De fait, les questions de pouvoir et d’inégalité ont tendance à être l’angle mort des pensées et des pratiques des partisans de l’Africapitalisme. Historiquement, la relation de l’Afrique avec le capitalisme mondial a appauvri le continent et renforcé la répartition inégale des richesses dans le monde. Aujourd’hui, le modèle de développement colonial d’extraction des ressources s’applique à la fois aux ressources naturelles et humaines. Comme l’a résumé le chercheur Wale Lawal dans un tweet poétique: «J’ai entendu dire que votre pays, le Nigeria, exporte des millions de Noirs bruts et importe moins de millions de Nigérians raffinés, au double du prix.»

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L’Africapitalisme risque de mettre en œuvre les mêmes principes que le capitalisme mondial, lequel donne la priorité à l’accumulation privée de la richesse au détriment des ressources humaines et naturelles.

Sur le papier, l’Africapitalisme semble demander aux entrepreneurs ce qu’ils peuvent faire pour leur continent. Mais lorsque l’entrepreneuriat est prôné sans tenir compte des structures de pouvoir dans la société, cela ne fait que créer de nouvelles formes de vulnérabilité. Deux dangers majeurs apparaissent lorsque les services de base sont relégués à des entreprises privées à but lucratif, qui ne sont pas responsables devant le public comme l’est le gouvernement. Premièrement, la souffrance de ceux qui étaient désavantagés par les structures sociopolitiques préexistantes: les pauvres, les femmes, les personnes handicapées, les chômeurs, etc. Deuxièmement, l’Africapitalisme engendre un type particulier de laisser-aller qui ne découle pas du désespoir mais du fait d’avoir remporté la mauvaise bataille. Lorsque l’objectif est le patriotisme économique (c’est-à-dire que des Africains possèdent des entreprises et des moyens de production en Afrique), l’inégalité structurelle au sein des sociétés africaines n’est qu’une arrière-pensée, si tant est qu’elle soit prise en compte. L’Africapitalisme murmure aux entrepreneurs qu’ils peuvent, eux aussi, faire partie des 1% des plus riches, au prix d’abus en matière de travail et d’environnement.

Le fétichisme de la responsabilité personnelle

Mais soyons réalistes. La plupart des entrepreneurs africains ne cherchent pas à devenir milliardaires, mais plutôt à subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs communautés, en comblant les lacunes et en résolvant les problèmes créés par les échecs des gouvernements. Des décennies d’échecs gouvernementaux ont créé des générations de citoyens qui savent qu’il faut acheter son propre générateur plutôt que d’attendre l’approvisionnement en électricité du gouvernement. Tel est le paysage social à partir duquel l’Africapitalisme s’élève pour faire de la responsabilité entrepreneuriale personnelle un fétiche.

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Sauf que l’esprit d’entreprise ne libérera pas les gens de l’instabilité de l’emploi, du travail indécent et des salaires indécents qui maintiennent les gens piégés dans la pauvreté ou la semi-pauvreté. Oui, l’esprit d’entreprise sortira des millions de personnes de la pauvreté; après tout, l’Africapitalisme prétend être une main tendue, pas juste un coup de pouce comme l’aide. Mais à quoi sert une main tendue si, pour beaucoup, la distance jusqu’à l’étape suivante est impossible à franchir? Seuls quelques-uns parviennent à franchir le pas et à tendre la main pour attraper cette main tendue. Les résultats financiers sont probants, mais le fossé des inégalités se creuse, ce qui diminue le pouvoir d’achat et de décision des personnes économiquement défavorisées.

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Bien que les Etats ne garantissent pas non plus ces libertés dans la pratique, la figure du gouvernement reste puissante et utile car elle représente le bien commun, alors que l’Africapitalisme semble défendre une forme d’entrepreneuriat qui place le profit et l’investissement privés au-dessus du bien commun.

La solution pour une prospérité partagée doit donc inclure la responsabilité collective. Bien que le concept soit étymologiquement enraciné dans le «capitalisme », comme tous les concepts, il a le potentiel de se détacher de certains des principes de sa source. Les syndicats, les réglementations gouvernementales et les réseaux d’entraide tels que le système d'apprentissage des métiers «Imu-ahia» (qui donnent du pouvoir à d’autres acteurs de la production économique que le propriétaire privé) ont un rôle central à jouer dans cet avenir.

Si l’Africapitalisme ne parvient pas à offrir une prospérité partagée pour tous, ce sera parce que ses promoteurs n’ont pas réussi à s’attaquer à la question du pouvoir et aux moteurs de l’inégalité. Ou, pire encore, qu’ils l’ont fait et se sont contentés du statu quo. L’Africapitalisme doit aller au-delà de l’africanisation d’un système d’exploitation. Il doit au contraire mettre en avant la responsabilité collective, veiller à combler le fossé des inégalités et s’engager en faveur du bien-être de tous les travailleurs, des consommateurs et de l’environnement. Peut-être devra-t-il même changer la deuxième partie de son nom: «capitalisme».

Immaculata Abba, Nigériane, a étudié l’histoire et la littérature aux universités de Londres et d’Oxford. Elle est boursière en journalisme à African Arguments (Royal African Society) et auteure en résidence à la Bibliothèque de l’Afrique et des diasporas africaines, au Ghana.

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