Depuis plus d'un siècle, la terre et les côtes africaines ont livré leurs richesses biologiques aux scientifiques et aux industries des pays du Nord sans trop y regarder et avec des contreparties souvent dérisoires. Du colonialisme scientifique en quelque sorte. Mais aujourd'hui, étranglée par le néolibéralisme et son libre-échange prôné par l'OMC, l'Afrique se rebiffe et sort ses griffes. Elle détient 25% des ressources biologiques employées par les industries biotechnologiques. Cette richesse devrait permettre d'améliorer la qualité de vie de ses populations.

Lors de la Conférence sur la biodiversité à Nairobi en mai 2000, les pays africains ont réaffirmé leur position: ils s'opposent au brevetage du vivant. Ils vont ainsi à l'encontre de l'Accord sur les droits de la propriété intellectuelle et du commerce de l'OMC (ADPIC) qui favorise la privatisation et l'appropriation des ressources biologiques des pays en développement et suscite de fortes inquiétudes en Afrique. Il est donc urgent pour ce continent d'établir un cadre légal de protection juridique. C'est chose faite depuis peu. L'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) a élaboré un «Modèle de loi pour la protection des communautés locales, des agriculteurs et des obtenteurs, et pour régler l'accès aux ressources biologiques». La difficulté maintenant est de la faire connaître de tous les gouvernements qui sont souvent confrontés à des problèmes combien plus urgents de survie. De plus, cette loi n'est pas facile à comprendre et ce sont les universités locales qui se mettent à la tâche pour l'expliciter et élaborer le cadre légal national qui protégera mieux leurs paysans et les richesses biologiques africaines. C'est un lent processus de conscientisation que les dirigeants de l'OMC et autres institutions internationales ont de la peine à accepter et veulent forcer pour réaliser leurs propres bénéfices.

En 1995, l'Institut de pharmacognosie et de phytothérapie de l'Université de Lausanne a signé un contrat de collaboration avec l'Université du Zimbabwe portant sur l'investigation de plantes, notamment la «swartzia madagascariensis» dont l'institut lausannois connaissait déjà les propriétés anti-fongiques, très recherchées pour lutter contre les systèmes immunitaires déficients (ex. sida). Après avoir obtenu quelques grammes de la substance pure qui se trouve dans la racine de l'arbre, l'institut lausannois qui, entre-temps, avait fait breveter son «invention», passa un contrat avec une firme pharmaceutique américaine (Phytera) en vue d'une éventuelle commercialisation. Il renonça cependant à la fabrication du médicament à cause de la nocivité de la plante à hautes doses. La commercialisation n'a donc pas eu lieu. Mais la presse et des ONG locales, et la Société des guérisseurs traditionnels (dont le président n'est autre que l'ancien recteur de l'Université du Zimbabwe qui avait signé le contrat avec l'institut de Lausanne!), mal informés dans plusieurs domaines, accusèrent l'institut suisse de brevetage illégal et d'être en train de faire des bénéfices de 3 à 4 milliards de dollars avec la firme américaine au détriment du gouvernement du Zimbabwe.

Cette histoire illustre la complexité des situations quand le national et l'international sont imbriqués et le manque de cadre légal clair au moment de la signature du contrat en 1995. Certes, l'institut lausannois aurait dû mieux s'informer sur le contenu de la Convention sur la biodiversité, mais l'Université du Zimbabwe l'ignorait tout autant. Le contrat prévoyait d'ailleurs des retombées financières (1,5% du chiffre d'affaires partagé à raison de 50% pour chaque partie). De plus il a fourni et continue de fournir un excellent soutien en matériel d'investigation, de formation d'étudiants et de doctorants également dans d'autres pays d'Afrique. C'est la Déclaration de Berne qui, en Suisse, s'est élevée la première contre cette irrégularité

Aujourd'hui, avec le nouveau modèle de l'OUA, les données ont changé. C'est le Ministère de l'environnement qui devra être chargé par le gouvernement du Zimbabwe de renégocier tous les contrats portant sur la recherche et l'acquisition des ressources biologiques et génétiques du pays. Il en sera probablement de même dans les autres pays africains. Et comme cette loi prévoit, contrairement aux normes édictées par l'OMC, le refus du brevetage du vivant, cela signifiera que des brevets de ce type ne pourront plus être délivrés si facilement par le «bureau américain des brevets et des marques déposées» qui est bien incapable de dire si l'institut lausannois a «copié» le savoir traditionnel africain – ce qui ne semble pas être le cas formellement ici – ou «innové». Mais on ne refait pas la création, le vivant n'est pas une «invention» des hommes, les sages d'Afrique ont raison, il appartient au patrimoine de l'humanité et ni les firmes américaines, ni les instituts étrangers ne peuvent se l'approprier. C'est aux Africains et à leurs gouvernements de décider, en connaissance de cause, s'ils veulent négocier leurs richesses et comment, et d'en faire bénéficier leurs peuples. L'aide au développement c'est aussi à leur apprendre à défendre ces droits-là.

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