A quel point le potentiel de développement de l’Afrique a-t-il été desservi par son passé colonial? Certains optimistes, et pas seulement du camp conservateur, réfutent les prémisses de cette question: les marxistes orthodoxes estiment que le régime colonial a introduit et établi le capitalisme en Afrique subsaharienne, et ainsi commencé à ­libérer le potentiel productif de la région. Les pessimistes se retrouvent, eux aussi, à gauche comme à droite: la théorie de la dépendance des années 1970 considère, comme certains institutionnalistes néolibéraux, que si le capitalisme des régimes coloniaux a bien permis de faciliter l’exploitation de la main-d’œuvre et des ressources naturelles africaines, il était totalement inapte à stimuler les investissements productifs à long terme. De nombreux historiens sont d’avis que les deux bords exagèrent l’impact du colonialisme étant donné que la plus grande partie du continent n’a connu que de 60 à 80 années de domination européenne.

Par souci de clarté, définissons le «développement économique potentiel» comme le niveau maximum de revenu par habitant qui, pour être atteint, nécessite probablement des changements structurels à long terme qui permettraient à l’économie de progresser dans la chaîne de valeur. Le «potentiel» dépend des ressources et la dotation en ressources est variable. L’essentiel de la richesse actuelle du continent en minerais était inconnu ou inexistant au moment de la ruée européenne vers l’Afrique, qui débuta en 1879, soit parce que les gisements n’avaient pas encore été découverts, soit parce qu’ils n’avaient pas encore une grande valeur commerciale. Les innovations techniques dans les pays industrialisés, que ce soit le chocolat au lait, l’automobile, l’énergie nucléaire ou le téléphone portable, ont créé ou multiplié les marchés pour certaines des exportations clés de l’Afrique.

Pour évaluer l’impact du régime colonial, il est nécessaire de définir en partie dans quelle direction allaient les économies africaines au moment de la colonisation. Les historiens de l’économie sont presque unanimement d’accord sur le fait que la main-d’œuvre comme le capital faisaient défaut à la plus grande partie de l’Afrique subsaharienne, et ce pendant encore une bonne partie du XXe siècle. Si les terres arables étaient relativement abondantes, leur potentiel était limité par de sérieuses contraintes environnementales (fine couche de terre, saisonnalité extrême des précipitations, maladies endémiques qui empêchaient d’utiliser les animaux pour le transport ou le labourage).

Ces conditions expliquent pourquoi l’agriculture intensive, pourtant millénaire dans certaines régions de l’Afrique, ne s’est pas généralisée; et pourquoi les Etats centralisés, également très anciens dans certaines parties du continent, n’ont pas supplanté les mini-Etats et les sociétés sans Etat, même au XIXe siècle. L’Ethiopie est une exception: bénéficiant d’un environnement inhabituellement favorable aux labours, de vastes surplus agricoles fournirent la base de l’Etat subsaharien dont la logistique était la plus basée sur les ressources. Ce n’est pas une coïncidence si ce fut le seul pays à repousser toute tentative de colonisation, jusqu’à son invasion par les troupes mussoliniennes en 1935. L’Afrique précoloniale n’était pas statique: les foyers et les Etats africains s’adaptèrent à leurs conditions de façon à progres­sivement les transformer ou les améliorer, notamment par l’adoption sélective de cultures provenant des mêmes latitudes d’Asie et des Amériques.

Les Africains continuèrent à prendre des initiatives pendant la domination coloniale: l’histoire de cette époque n’est pas exclusivement le résultat des politiques appliquées par les pays européens. Ce constat vaut en particulier pour les colonies «paysannes» dans lesquelles la plupart des terres restèrent sous le contrôle des Africains. Au Ghana et au Nigeria, ce sont les Africains qui décidèrent de cultiver le cacao, une plante alors exotique, et cette initiative est à l’origine de leur croissance économique. Le Ghana est devenu le principal producteur mondial de fèves de cacao et il existe aujourd’hui des données quantitatives prouvant que les Ghanéens eurent en conséquence accès à un meilleur bien-être nutritionnel et à un pouvoir d’achat plus élevé. Même dans les colonies «de peuplement» et de «grandes plantations», dans lesquelles les Africains furent généralement dépossédés de leurs terres, ce sont pourtant eux qui furent à l’avant-garde du développement de la production alimentaire pour les marchés urbains à l’orée de la période coloniale.

A l’inverse, les Européens cherchèrent en général à gouverner leurs colonies à moindre coût, raison pour laquelle l’administration indirecte (par le biais de chefs locaux et d’autres intermédiaires africains) fut aussi répandue. En 1939, l’Afrique coloniale britannique comptait prétendument 43 millions de personnes (probablement plusieurs millions de plus), mais seulement 2000 administrateurs, policiers et soldats blancs. L’investissement étranger dans l’Afrique coloniale était tout aussi faible: pour la période comprise entre 1870 et 1936, il était globalement inférieur à 13 livres sterling par tête (en termes nominaux). Comme aujourd’hui, la principale exception fut les investissements dans l’industrie extractive, ce qui explique pourquoi ce chiffre s’élevait à près de 56 livres par tête en Afrique du Sud.

Donc, que peut-on dire des effets du régime colonial sur le potentiel de développement à long terme de l’Afrique? Les gouvernements coloniaux ont construit des chemins de fer et, plus tard, investi dans le réseau routier. Les gouvernements et les missionnaires ont ouvert des écoles. Des mesures de santé publique ont contribué à un essor de la population africaine à partir des années 1920, bien que les estimations habituelles d’un doublement de la population entre 1900 et 1960 soient exagérées. Les gouvernements coloniaux ont eu recours au travail forcé, tout en prohibant la traite locale des esclaves et en fin de compte l’esclavage même. Bien que les Etats légués par les Européens au moment de l’indépendance fussent faibles, que ce soit du point de vue de leurs revenus ou de leur légitimité, ils étaient en général plus grands, plus riches et dotés de fonctionnaires plus éduqués que les Etats précoloniaux. Il y eut en ce sens un pas vers la construction d’Etats ayant la capacité de promouvoir le développement en mobilisant des ressources et en fournissant un cadre cohérent de règles pour encourager l’activité économique. Les pessimistes reprochent aux gouvernements coloniaux de ne pas avoir établi des marchés fonciers libres; mais le système foncier existant, essentiellement indigène à l’origine, était suffisant pour permettre l’essor de la culture du cacao.

Comme on le sait, les économies coloniales étaient principalement exportatrices de matières premières, ce qui est en soi défendable: l’avantage comparatif d’économies riches en terres tient à une agriculture extensive comme la culture du cacao, ou à l’industrie extractive. Les investissements dans l’éducation et le réseau électrique furent toutefois trop faibles pour préparer la prochaine étape vers l’industrialisation. Le contrôle monopolistique exercé par les entreprises européennes sur certains secteurs des colonies «paysannes» a limité les possibilités de développement de l’entrepreneuriat africain. Dans les colonies «de peuplement», les gouvernements coloniaux saisirent les terres pour obliger les Africains à vendre leur force de travail. Cette main-d’œuvre artificiellement bon marché a contribué à l’expansion de l’industrie minière. A partir de 1939, les administrateurs coloniaux et les colons politiciens de l’Afrique du Sud indépendante et de la Rhodésie du Sud, relativement autonome, comptèrent sur l’Etat pour encourager l’industrialisation.

Mais comme l’Afrique du Sud, soumise au régime de l’apartheid, l’a démontré à partir des années 1980, une industrie manufacturière compétitive au plan international a besoin d’un large réservoir de main-d’œuvre bon marché et qualifiée – ce qui était impossible avec la ségrégation imposée dans les domaines de l’éducation et de l’emploi.

Il vaut mieux avancer prudemment dans la voie du déterminisme historique. Dans le cas qui nous occupe, il est difficile de dire avec certitude que le régime colonial a de manière permanente entravé ou amélioré le potentiel de développement de l’Afrique. Ce qui est sûr est que les économies africaines avaient, au moment de l’indépendance, des carences trop importantes en matière de main-d’œuvre et d’éducation pour donner de réelles chances de succès à l’industrialisation. Mais aujourd’hui, la main-d’œuvre des différents pays africains est relativement bon marché et beaucoup plus éduquée. Dans certains pays, les moyens de l’Etat se sont suffisamment améliorés pour envisager une réalisation plus rapide du potentiel économique du continent.

Professeur d’histoire internationale

Traduit de l’anglais par Julia Gallin ©The Graduate Institute, Geneva. Cet article a été publié dans «Globe», la revue de l’Institut de hautes études internationales et du développement.

Au Ghana et

au Nigeria, ce sont

les Africains qui décidèrent de cultiver le cacao, une plante alors exotique