Pour cette nouvelle semaine de débats du Temps, Joan Tilouine et Paul Deutschmann, tous deux journalistes pour Africa Intelligence, ont donné la parole à des écrivains, chercheurs, diplomates, entrepreneurs, militants en prise directe avec le continent. Ils et elles y sont né·es, y vivent, l’observent, le changent.

Notre dossier: Les débats d’été du «Temps», troisième semaine: d’Alger à Bamako, les cicatrices du futur

Il y a deux ans, Mgr Benoît Alowonou découvrait que son smartphone avait été ciblé par le logiciel espion Pegasus. L’évêque togolais, coutumier des tractations entre le pouvoir et l’opposition, lâchait alors: «Je n’ai rien à cacher, mais il semble clair que c’est dangereux pour nos libertés, pour notre démocratie.» Cette arme numérique, conçue et commercialisée par la société israélienne NSO, permet d’accéder à tout le contenu d’un smartphone.

Une fuite de données a depuis permis à un consortium de journalistes et d’ONG d’éplucher des milliers de numéros potentiellement ciblés par Pegasus, marketé par son fabricant comme un outil de lutte contre le terrorisme et le grand banditisme et qui s’est plutôt révélé être un virus mortel pour la démocratie et l’Etat de droit. De l’Arabie saoudite au Togo, du Rwanda au Maroc, cette technologie a été orientée contre des opposants, des religieux, des activistes et même des chefs d’Etat.

Un marché non régulé, sans concurrence

L’Afrique à la fois cliente et laboratoire de ces technologies. Faute de régulations, d’instances de contrôle et de protection des droits numériques, le continent est celui de tous les possibles pour les producteurs européens, israéliens, asiatiques et russes d’outils de surveillance numérique et d’influence en ligne. Un marché peu concurrentiel où leurs clients font la loi. Ces derniers sont les Etats, leurs ministres, les services de police et de renseignement. Une fois équipés, ils peuvent mener en toute tranquillité des opérations à la limite de la légalité dont ils sont théoriquement les garants.

C’est ainsi qu’en déambulant dans les rues de Kampala ou de Ouagadougou, le badaud qui ne prête pas attention aux poteaux blancs surmontés de caméras ultra-sophistiquées ignore qu’il est sous surveillance. Les pouvoirs en place ont recouru à la société chinoise Huawei pour déployer ces systèmes de «safe city». Les images permettent une reconnaissance faciale et sont transmises en temps réel aux services de sécurité. En période de contestations politiques, les arrestations sont facilitées. Dans d’autres pays, les manifestants sont ciblés en amont grâce à des infiltrations de leur ordinateur ou smartphone. De quoi constituer des dossiers de «preuves» d’atteintes à la sécurité de l’Etat, et justifier des interpellations préventives pour endiguer des mouvements citoyens.

Peser sur le cours des événements

D’autres données sont collectées sur les réseaux sociaux, siphonnées à travers des failles d’applications ou achetées en cryptomonnaies sur le darkweb. Des sociétés d’influence et de «communication stratégique» se chargent alors de leur traitement, afin d’amplifier certains messages, d’en noyer d’autres, afin d’influencer les algorithmes et les comportements d’utilisateurs pour peser sur le cours des événements.

Le cas le plus emblématique est celui de la défunte société britannique Cambridge Analytica, qui avait éprouvé ses services pendant les élections au Nigeria en 2014, puis au Kenya trois ans plus tard, avant de les déployer notamment aux Etats-Unis pour Donald Trump. Depuis, d’autres acteurs ont pris le relais et vendent leurs services pour quelques millions de dollars dans des pays comme le Congo ou le Rwanda. Presque tous les grands moments politiques du continent sont désormais marqués par la combinaison de ces techniques d’influence et de surveillance.

L’une des promesses originelles du secteur tech est de développer plus vite et mieux l’Afrique. Pour ce faire, il faut constituer un écosystème et encourager une «émergence» stimulée par les start-up. Les Etats acceptent, non sans conditions, d’adhérer à une forme de doctrine libérale, laissant entreprises et développeurs informatiques entretenir le mythe qu’ils combleront leurs propres failles en matière de services publics. C’est un contrat de gré à gré sur des pans régaliens de pouvoir que les Etats délèguent en laissant les entreprises organiser la sphère publique, collecter et exploiter des données. Il faut également des infrastructures: câbles sous-marins, fibre optique, satellites basse altitude pour l’accès en zone rurale qui sont fournis par les géants du numérique.

Couper l’internet si nécessaire

Sur cette utopie se greffe une réalité politique et sécuritaire de pouvoirs qui composent volontiers avec ce «tech-washing» garant de financements des bailleurs, de soutiens diplomatiques et même de visites en grande pompe de Jack Ma (Alibaba), Mark Zuckerberg (Facebook) ou Jack Dorsey (Twitter). Preuve de la capacité des géants de la tech à dialoguer avec les Etats autoritaires, le royaume d’Arabie saoudite est en quelques années devenu l’un des premiers investisseurs dans la Silicon Valley. Qu’importe si les services de ces entreprises sont systématiquement suspendus en période électorale dans de nombreux pays africains. Internet reste perçu comme une menace et une opportunité économique, mais aussi de surveillance démultipliée, un nouveau territoire sur lequel la souveraineté doit être totale. Les services de sécurité aménagent subtilement leur contrôle du cyberespace comme une source de récolte maximale de données sur les citoyens et un dispositif de gestion des populations. Quitte à bloquer internet ou les réseaux sociaux et à rêver d’un internet national qui peut être coupé de toute influence extérieure comme tentent de le faire la Chine et la Russie.

Pointer les clients africains, dénoncer l’autoritarisme de certains chefs d’Etat est nécessaire. Mais quid des fournisseurs? Depuis trente ans, une industrie spécialisée dans la surveillance en ligne se développe. Ces prestataires de services issus du creuset des Etats, parfois dirigés par des anciens des services de renseignement ou des télécoms, ont perfectionné leurs capacités de collecte de données et d’interception, d’analyse, d’intrusion. Ils ont affiné leur capacité à mettre en place des profils en se servant des savoirs du marketing, ou sont passés maîtres dans l’art de la manipulation d’informations en ligne.

D’un côté, l’Occident encourage les activistes africains. De l’autre, il autorise les ventes d’outils de surveillance numérique aux pouvoirs qui les oppressent

Dans les hubs technologiques de Bombay à Londres, en passant par Herzliya et Palo Alto, Moscou et Pékin, des entreprises élaborent des produits sans cesse plus sophistiqués, des nouvelles menaces sur les libertés individuelles et collectives. Ils proposent aux gouvernements africains un catalogue sans cesse étoffé d’arsenal numérique, avec le discret assentiment des Etats exportateurs. Lorsqu’ils ne l’obtiennent pas, ils diluent leur responsabilité en passant par des paradis fiscaux, filières et intermédiaires qui font écran.

Tous les abus sont possibles

L’internet africain est en plein développement, porteur d’espoirs et de craintes. Il n’a pour l’instant d’autre choix que de subir les desiderata des chefs d’Etat et de leurs partenaires commerciaux qui leur fournissent les outils pour mettre à mal l’Etat de droit. Les activistes et ONG de la société civile en sont les cibles. Leurs voix sont indispensables pour continuer de porter le débat sur un internet libre où les utilisateurs disposent de droits garantis par des lois. Les journalistes et fact-checkeurs sont, par leur travail et professionnalisme, les garants d’une information libre et de confiance. D’un côté, l’Union européenne et les Etats-Unis les encouragent, les soutiennent financièrement. De l’autre, ils autorisent les ventes d’outils de surveillance numérique aux pouvoirs qui les oppressent. Ils rechignent à mettre en place les mêmes régulations pour les exportations en Afrique que celles appliquées sur leur territoire. Sans obligation de transparence et un contrôle démocratique sur les exportations de ces technologies, tous les abus sont possibles.

Au niveau global, aucun organisme de gouvernance transversal et de contrôle n’encadre ce secteur. Comme la finance offshore, les acteurs de cette industrie se jouent des juridictions. Des ONG et des centres de recherche tels que le Citizen Lab de la Munk School de l’Université de Toronto exhortent les Etats à mettre en place un moratoire sur ces technologies de surveillance et une liste noire de fournisseurs. Les mastodontes numériques, eux, entretiennent l’opacité sur leurs algorithmes. Ils se refusent à donner accès à leurs données pour la recherche. Sans régulation, les fabricants, les revendeurs et les sous-traitants continueront à faire du continent africain un far west numérique.


Corentin Cohen est chercheur en science politique et relations internationales à l’Université d’Oxford. Joan Tilouine est journaliste, chef des enquêtes à Africa Intelligence.

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