Cet été, «Le Temps» a confié ses espaces dévolus aux opinions à six personnalités, chacune sur un thème et une semaine. Notre journaliste Serge Michel anime cette quatrième semaine, consacrée à l'Afrique. Retrouvez toutes les contributions.

Dans une scène du documentaire Stop Filming Us (2020) du Néerlandais Joris Postema, un groupe de jeunes Congolais décortiquent, de façon ironique, une photo d’une jeune fille locale, prise pour les besoins d’un projet au financement européen, comme étant le travail d’un «Africain colonisé, avec une mentalité ONG». Si le racisme poli et les clichés véhiculés dans les campagnes humanitaires ne sont pas exclusifs à l’Afrique, tant s’en faut, l’inévitable casting du continent dans ce rôle familier – si évident aux yeux de tant d’Africains, tels ceux du documentaire de Postema – révèle, soixante ans après les décolonisations, un problème persistant de perception biaisée qui est, en réalité, moins celui de l’Afrique que d’un Occident autocentré qui regarde et cadre indolemment cette région du monde.

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Les décennies passent, le discours demeure le même. Relayée d’une génération l’autre, cette narration à la phraséologie négative («états faillis», «faibles», «fragiles» ou «effondrés»; «sociétés divisées»; «haines ancestrales», etc.) distille un prisme de lecture médiatique, d’enseignement académique, d’engagement politique et de simple interaction sociale qui procèdent largement du socle indéboulonnable que l’Afrique «doit être aidée», gentiment ou brusquement. Et que, partant, elle résoudra difficilement ses problèmes toute seule, que cela implique (consciemment ou inconsciemment) une responsabilité occidentale sur le mode «white savior», et, qu’à terme, dépossession (directe ou indirecte) et spécificité rationalisées président d’une façon ou d’une autre à cette interaction.

Cette vision bancale du monde autant que de cette aire a largement abouti à situer l’Afrique dans un espace particulier. Un espace africain, bordé d’identités présentées de façon caricaturales (sursexualisées et aux couleurs bigarrées), de conflits incessants, de corruption endémique et de politiques autoritaristes, le tout sur une musique lancinante et mélancolique – un «beau et tragique» continent que l’on survole (comme dans cette scène de Out of Africa) ou parcourt de façon distanciée et dépaysée, avant de revenir au vrai monde.

Au-delà de l’anesthésie de l’action souveraine et de la propre autorité des principaux intéressés africains, deux problèmes majeurs guident cette perspective. D’une part, les outils analytiques pour aborder le travail (médiatique, universitaire, politique) sur le continent sont très souvent ancrés dans une notion d’exceptionnalisme. Le comparatif analytique – tel celui convoquant les identités meurtrières en Europe ou la corruption et l’autoritarisme que l’on peut tout autant rencontrer aux Etats-Unis – est, en l’espèce, conceptuellement chose étrange. Les questions banales de politique, d’environnement, de santé, de migration ou de sécurité deviennent rapidement sui generis lorsqu’on se déplace sur «le terrain africain», à l’image d’un Sahel devenu, en quelques années, synonyme de terrorisme pour l’observateur moyen.

D’autre part, cette construction aboutit à des analyses alternant dénigrement et angélisme, négativité et romantisme – à l’image du magazine britannique The Economist rectifiant le tir de sa stigmatisante couverture de mai 2000 «The Hopeless Continent» (le continent sans espoir) en en publiant une autre «Africa Rising: The Hopeful Continent» (L’Afrique émergente: le continent prometteur) en décembre 2011, ce faisant manquant de voir le paternalisme ambiant véhiculé. Il en résulte une impossible normalité de l’analyse et un effacement de la symétrie de vue, ainsi que de la consistance des catégories qui, à terme, enferment le discours sur l’Afrique sur soi. On débat de l’Afrique soit pour souligner l’étendue de ses problèmes, soit pour montrer qu’elle peut aussi. Sa présence dans le concert des nations demeure une destination de projection – une arrière-cour ou d’aucuns pourront allègrement proposer d’y tester les vaccins contre le Covid-19.

Au vrai, l’Europe n’aime guère qu’on lui pointe du doigt une telle cécité infantilisante et encore moins qu’on lui rappelle le colonialisme qu’elle a déversé de façon barbare sur une Afrique qui n’est pas devenue accidentellement «sous-développée» et dont le sang a concomitamment huilé la révolution industrielle. De même, trop d’Africains font encore écho à ce récit dépossessif et paralysant du continent. Au premier plan de ceux-ci, on trouvera les Etats postcoloniaux prédateurs et complices de leur impuissance internationale. Ainsi, pour deux Patrice Lumumba et Thomas Sankara (tous deux tués par leurs compatriotes, respectivement, congolais et burkinabés) – ou d’autres figures, telles que les Camerounais Ruben Um Nyobè et Félix-Roland Moumié (assassiné à Genève), largement inconnues de la jeunesse africaine – ayant tenté des imaginaires africains indépendants, des légions sur le mode maréchal Mobutu Sese Seko se sont accommodés de leur clientélisme guignolesque. Mais on trouvera également hier et aujourd’hui des intellectuels africains prisonniers de schémas de pensée importés ou des sociétés civiles… à «mentalité ONG».

Au final, et plus problématiquement, l’impossible réciprocité générée par ce prisme de lecture de l’Afrique appauvrit la réflexion scientifique, au Nord comme au Sud. Elle force des approches, encore et toujours manichéennes, qui cherchent ainsi à contrer le négativisme par la multiplication des «success-stories» – biais en réalité renforçant le premier et confirmant la posture de «l’exemplarité» occidentale ou toute autre matrice de modèle de développement, là où l’Afrique a simplement besoin de normalité face à des problèmes somme toute universels.


*Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, professeur d’histoire et politique internationales au Graduate Institute à Genève, récipiendaire du Prix Global South Caucus Distinguished Scholar 2021 de l’International Studies Association

 

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