Après une première série de débats consacrés à la justice internationale, et une deuxième aux addictions, Joan Tilouine et Paul Deutschmann, tous deux journalistes pour Africa Intelligence, ont donné la parole à des écrivains, chercheurs, diplomates, entrepreneurs, militants en prise directe avec le continent africain. Ils et elles y sont né·es, y vivent, l’observent, le changent.

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De par sa croissance et ses opportunités d’investissement, ses ressources naturelles convoitées et ses besoins d’infrastructures, le continent africain fait l’objet d’un intérêt grandissant. Les partenaires étrangers s’y mènent une âpre compétition dont l’une des incarnations est la multiplication des sommets «Afrique +1».

Il y a encore vingt ans, ce type d’évènements était l’apanage des partenaires traditionnels. La Chine avait tout juste lancé le premier Forum sur la coopération sino-africaine (Focac) en 2000. Aujourd’hui, tout le monde s’y met ou presque, de la Russie aux Emirats arabes unis, de la Turquie à Singapour.

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Le discours le plus employé pour décrire cette diplomatie de sommets est celui de la «nouvelle ruée» vers l’Afrique, ce qui tend à présenter le continent comme fatalement victime de gouvernants passifs et défaillants, réduit à un vaste terrain d’affrontements entre nouvelles puissances versus les anciennes. Comme s’il subissait la marche du monde et les desseins de ses partenaires.

Déconstruire le discours de la «ruée»

Pourtant, pour les dirigeants africains, participer ou non à ce type de sommets relève bel et bien de choix diplomatiques. Ils étaient ainsi 51 (dont 48 chefs d’Etat) au dernier sommet en présentiel du Focac à Pékin, en 2018. L’année suivante, 43 dirigeants dont 38 présidents ont participé au sommet Russie-Afrique de Sotchi. Pour la conférence Afrique-Royaume-Uni en janvier 2020, seulement 16 chefs d’Etat ont fait le déplacement.

Il est important de déconstruire ce discours de «la ruée vers l’Afrique» et d’analyser les motivations pour assister à ces sommets. Les intérêts sont multiples, mais j’en vois quatre principaux. Primo, attirer les investisseurs dans un environnement africain concurrentiel. Bien que les flux d’investissements directs étrangers (IDE) vers l’Afrique se soient élevés à 83 milliards de dollars en 2021, le continent reste celui qui en capte la plus faible part, 5,2% des investissements globaux.

Négocier de meilleures offres

Secundo, les gouvernements africains tiennent à diversifier leurs partenaires dans leur quête d’autonomie. Ne pas dépendre trop fortement de la Chine pour le financement des infrastructures constitue d’ailleurs une priorité pour certains Etats. Consolider des relations avec d’autres partenaires émergents est devenu une stratégie commune pour également profiter de la compétition des acteurs afin de négocier de meilleures offres.

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Tertio, les sommets «Afrique +1» offrent aux dirigeants africains une tribune de contestations des règles mondiales jugées défavorables, car restreignant leur marge de manœuvre. Il en va ainsi des politiques d’agences de notation ou encore de la faible représentation de l’Afrique dans les instances de gouvernance mondiale, notamment financières.

Quarto, les sommets ont une portée à la fois symbolique et substantielle. Ils peuvent servir d’outils d’affirmation, voire de défiance. Pour des chefs d’Etat impopulaires ou mis au ban par les puissances occidentales, s’afficher au sommet Russie-Afrique de Sotchi permet d’échapper à leur isolement politique et d’afficher une certaine légitimité internationale.

Un seul pays a soutenu la Russie

Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, la Russie, encore plus isolée sur la scène mondiale, cherche le soutien de pays africains – comme le montre la tournée actuelle du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. Ce lobbying intense n’a toutefois pas été récompensé par un appui systématique aux Nations unies.

A l’exception de l’Erythrée, aucun pays du continent n’a pris le parti de la Russie lors du premier vote à l’Assemblée générale, pas même le Mali ou la Centrafrique. Ces deux pays entretiennent pourtant avec Moscou des relations sécuritaires en plein essor marquées par l’utilisation de mercenaires de la galaxie Wagner pour combattre les insurrections internes et les menaces terroristes. Cela montre qu’il n’y a pas de corrélation systématique entre des relations bilatérales solides et l’alignement des votes dans les institutions multilatérales.

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Pour de nombreux pays africains, s’engager davantage avec la Russie correspond à une stratégie de diversification des partenaires. Toutefois, lorsqu’il s’agit de voter à l’ONU, ils conservent un certain niveau d’agencéité et ajustent leurs positions selon leurs intérêts. Ils refusent tout autant de se voir forcés par les Etats occidentaux à condamner la Russie. Leur multilatéralisme consiste à résister aux pressions diplomatiques, à rechercher l’équilibre et à ne pas choisir un camp.

La France n'a pas de ligne claire

Avant même le début de la guerre en Ukraine, quelques pouvoirs africains – de même qu’une partie de l’opinion publique – ont exprimé un rejet de l’Occident, à commencer par la France. Cette dernière s’est récemment illustrée par une politique africaine peu lisible et peu cohérente. Lorsque, au Tchad, une nouvelle junte militaire se met en place de manière non démocratique avec à sa tête le fils du défunt président, le président Emmanuel Macron lui apporte son soutien au nom de la stabilité régionale. Mais lors du coup d’Etat intervenu au Mali, le même M. Macron appelle au respect des principes démocratiques et à la libération du président renversé. Un manque de ligne claire qui s’explique sans doute par les intérêts de la France dans les différentes sous-régions africaines.

Dans cette compétition entre acteurs étrangers, la Chine est globalement perçue par les gouvernants africains comme un partenaire au développement, dont l’offre est la plus alignée avec leurs demandes, notamment en termes de provision de financement pour les infrastructures. Mais au-delà du côté bâtisseur, la Chine est engagée dans de multiples secteurs, que ce soit l’agriculture, la santé, l’énergie et, de plus en plus, la sécurité. Elle est d’ailleurs souvent décrite comme un partenaire «hyperactif» qui répond très rapidement présent. Comme ce fut le cas avec la livraison de masques et matériels de santé au début de la pandémie en Afrique, puis avec les dons et commandes de vaccins.

La conscience de la dette

Comme toute relation, il y a des éléments bénéfiques pour le continent et d’autres moins. Pour la Chine, il s’agit notamment d’une préférence au bilatéralisme ou au bi-multilatéralisme dans ses relations avec l’Afrique, ce qui entraîne un manque de transparence, un endettement trop important et des difficultés de remboursement pour certains pays qui ont fait défaut, comme la Zambie.

Une enquête menée par Afrobaromètre en 2021 révèle que 48% des citoyens africains sont au courant des prêts chinois ou de l’aide financière octroyée à leur pays. Parmi ceux au fait de l’aide chinoise, plus de 77% se disent préoccupés par le remboursement des prêts et 58% estiment que leurs gouvernements ont trop emprunté à la Chine. Au Kenya, en Angola et en Ethiopie, respectivement 87, 75 et 60% des citoyens s’inquiètent du fardeau de la dette. Un sujet largement évoqué lors du dernier Focac.

La tenue du prochain sommet Russie-Afrique, prévu en novembre 2022, est toujours incertaine. Les chefs d’Etat y participeront-ils dans les mêmes proportions qu’à la première édition? La déclaration finale abordera-t-elle les questions de «non-ingérence», de «souveraineté» et d’«intégrité territoriale», comme ce fut le cas trois ans plus tôt? Il sera très intéressant d’observer le choix des mots. L’Afrique, toujours plus courtisée, a désormais l’embarras du choix des partenaires. A elle de définir au mieux les contours de ces partenariats afin d’en tirer le maximum de bénéfices.

Dr Folashadé Soulé est chercheuse à l’Université d’Oxford (Blavatnik School of Government) où elle enseigne les relations internationales après être passée par Sciences-Po Paris et la London School of Economics.

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