Dans l'histoire des XIXe et XXe siècles, peu de manifestations sont aussi hybrides et insolites que les expositions nationales et internationales. Phénomènes à la fois éphémères et omniprésents, elles émergent à intervalles plus ou moins réguliers, telles les bateaux ivres des sociétés industrielles. Séduits, les contemporains viennent en grand nombre et croient contempler, dans ces entassements d'objets produits par le capitalisme industriel, les hauts lieux d'une nouvelle civilisation ou le mythe matérialisé de la modernité technologique […]

Aux origines du «temps des expositions», on trouve une extension sans pareille, non seulement de la quantité des produits fabriqués, mais aussi de la grandeur et de la diversification des marchés, sans oublier les profonds changements technologiques qui ont suscité ou permis ces transformations. Issue des nouvelles structures de production et de diffusion propres à l'industrialisation, investie par leur mise en scène spectaculaire, l'exposition moderne inaugure, de fait, la grand-messe du capitalisme industriel […]

Ce n'est donc pas par hasard que les premières expositions modernes ont été organisées en Grande-Bretagne au début de la Révolution industrielle, et qu'elles ont été initiées par la Society for the encouragement of Arts, Manufactures and Commerce, respectivement en 1756 et 1761. En France, juste après la Révolution, un état d'esprit similaire se manifeste quand, en 1798, se réunissent à Paris sur le Champ-de-Mars 110 commerçants qui tentent de développer une forme encore hybride de foire-exposition. La démarche semble rencontrer le succès, puisque trois ans plus tard le nombre des participants a doublé, alors qu'en 1806, organisés toujours à Paris mais sur l'Esplanade des Invalides, 1400 exposants se rassemblent à nouveau, cette fois pour une durée de vingt-quatre jours.

Cependant, si l'industrie est l'agent constitutif d'un nouveau mode de foire-exposition, celle-ci est encore stimulée et ordonnée par une autre impulsion importante: le concept de nation et d'espace économique national […] L'idée de progrès industriel et économique est associée à la notion d'émancipation nationale, cette dernière étant censée recouper et dynamiser l'avancement social. Raison pour laquelle, dans la perspective de l'évolution des marchés concurrentiels du XXe siècle, la nation servira de cadre pour la défense et la promotion de la production indigène, combinant, dans le même mouvement, le politique et l'économique. Avec pour conséquence que se noue, entre la nation et l'exposition, la même interdépendance qu'entre l'Etat libéral et l'économie politique inspirée d'Adam Smith.

Les expositions tenues à Berlin en 1834 et 1844 avaient déjà pour fonction de promouvoir les produits industriels de la Prusse. A la fin du siècle, alors que le nationalisme et l'impérialisme atteignent leur apogée, l'exposition nationale ou internationale deviendra le lieu privilégié où se réalise l'amalgame explosif entre la promotion de l'industrie capitaliste et la politique agressive des grandes puissances.

Autre facteur important dans la constitution de l'exposition moderne: les chemins de fer. Ceux-ci introduisent, tout en occupant une place décisive dans l'économie nationale de la deuxième phase de l'industrialisation, la structure de circulation indispensable pour faire de l'exposition une manifestation de masse. Et c'est dans l'environnement de ce grand symbole du progrès technologique que l'industrie mécanique s'installera, au centre même des expositions nationales et internationales. En 1889, lors de l'Exposition universelle de Paris, la synthèse et le paroxysme du triomphe de ces secteurs industriels seront atteints avec la construction de la tour Eiffel, un monument qui servira de figure tutélaire et d'emblème à la popularisation de cette manifestation.

Mais jetons un regard sur les premières expositions modernes organisées en Suisse. A Berne, Sigmund Wagner – grand amateur des beaux-arts et organisateur des «fêtes des bergers» d'Unspunnen des années 1805 et 1808 – réalise, en 1804, une première exposition des arts et de l'industrie. L'idée de cette manifestation est issue de la Société économique de Berne, alors que le gouvernement ne manque pas de donner son soutien au projet. Certes, dans un premier temps, Wagner semble privilégier aussi bien les beaux-arts que les produits de l'industrie; mais plus tard, lors des expositions de 1810 et 1818, et notamment lors de celle de 1824, l'industrie et le commerce s'imposeront largement. De plus, conjonction non fortuite, les dates de ces manifestations se confondent souvent avec les périodes des séances de la Diète; une occurrence utilisée par Wagner et son journal pour adresser aux députés, moyennant des commentaires ciblés sur certains tableaux patriotiques exposés, de véritables messages politiques. Une première manière, pourrait-on dire, de jeter des ponts entre l'attraction esthétique des beaux-arts, un espace commercial et le discours politique […]

C'est à partir de 1851 que s'amorce la longue série des fameuses expositions internationales. Considérées comme des événements prestigieux, et en conséquence déjà fortement médiatisées, ces manifestations vont servir de modèle et façonner profondément les expositions nationales. Cela d'autant plus que la Confédération, avant d'accepter une participation officielle, s'en préoccupe très activement. Mais il arrive aussi que les expositions internationales lancent de sérieux défis à la Suisse et à son économie, comme en 1876, lorsque la délégation helvétique découvre à l'exposition de Philadelphie la suprématie de l'industrie horlogère américaine […]

Ce nouveau contexte sert de cadre en 1857 à Berne, ville où est organisée la deuxième exposition «nationale» de la Suisse […], inaugurée en même temps que le premier Palais fédéral et la ligne de chemin de fer aboutissant à Schönbühl. La conjonction deviendra typique entre des événements tels que l'inauguration d'un édifice public et l'ouverture d'une ligne de chemin de fer. Quant au discours qui consacre cette même exposition, prononcé par le conseiller fédéral Jakob Stampfli, invité d'honneur, il porte en premier lieu sur l'éloge du libre-échangisme […]

L'ensemble de ces éléments et motivations seront particulièrement bien enchevêtrés lors de l'exposition de Zurich en 1883 […] Au début des années 1880, la conjoncture internationale souffre, depuis près de dix ans, d'une crise rampante, alors que l'avènement d'une politique protectionniste entrave considérablement l'accès aux marchés extérieurs. De surcroît, les ouvriers sont en train de s'organiser de manière efficace (l'Union syndicale suisse date de 1880), et ils expriment leur mécontentement par rapport à la situation économique et sociale au moyen d'importantes grèves. Cet ensemble de problèmes inspire, entre autres, la Kaufmännische Gesellschaft Zürich, porte-parole de l'Union suisse du commerce et de l'industrie, lorsqu'elle avance l'idée d'organiser une exposition à Zurich. Vivement soutenue par les organisations des arts et métiers dont les membres souffrent fortement de la dépression du marché intérieur, cette démarche sera confortée par le Message du Conseil fédéral du 6 décembre 1881 qui propose plus de 400 000 francs de subvention à la manifestation – soit un montant correspondant à 2% du budget annuel de la Confédération. La dimension économique de l'événement, également présente dans la disposition des objets, la distribution des prix et les commentaires de presse, sera encore relevée par le conseiller fédéral Numa Droz qui, lors de son allocution inaugurale, plaidera pour une libéralisation du commerce international. Ainsi, malgré une présence non négligeable de manifestations culturelles, il n'est guère possible d'omettre le poids primordial des intérêts économiques dans cette première grande exposition nationale. Un point de vue que corrobore un événement spectaculaire et mémorable de la vie helvétique: le chemin de fer du Gothard, inauguré en 1882, est habilement associé à l'exposition en tant que symbole du progrès et de la civilisation de la Suisse moderne. Et pour parachever l'expression de ces prouesses technologiques, on y introduit l'éclairage électrique public, une illumination qui constitue une première dans le pays […]

Cette configuration spécifique des discours et des motivations est aux origines de toutes les expositions nationales de la période qui précède la Première Guerre mondiale, comme l'exposition de Genève en 1896, dont la majeure partie se présente sous la forme d'un grand comptoir flanqué d'une halle aux machines impressionnante et construite selon des techniques de pointe […]

Pour l'exposition de Berne de 1914, c'est l'Union cantonale des arts et métiers qui, en 1908, a proposé formellement au gouvernement de préparer une manifestation pour 1913, année même de l'ouverture de la ligne de chemin de fer du Lötschberg. La mise en place de l'infrastructure et la préparation du terrain vont prendre à Berne, et sur plusieurs niveaux, des dimensions encore jamais atteintes. Car si, à Zurich en 1883, on s'était encore contenté d'une surface d'exposition de moins de 100 000 mètres carrés, à Berne, c'est plus de 500 000 mètres carrés qui seront occupés. De ce fait, l'aménagement des routes, des ponts et des moyens de transport ouvriront quasiment deux nouveaux quartiers dans la ville, avec pour conséquences que, premièrement, les travaux concernant l'infrastructure et sa périphérie provoqueront une augmentation notable de la valeur des terrains et de l'immobilier limitrophe […] et que, deuxièmement, grâce à l'attraction générale, l'économie régionale enregistrera des profits considérables […]

Quant aux exposants, non seulement ils occupent des espaces considérables, mais ils se sont aussi organisés par groupes afin de mieux concentrer les aspects spécifiques de leurs branches respectives. La tendance à la concentration et à la cartellisation étant à l'ordre du jour, on ne peut nier qu'ils agissent ainsi conformément aux règles du marché en train de s'imposer. Il en va de même pour les affiches commerciales qui, contrecarrant parfois les intentions esthétiques des architectes, envahissent maintenant la place, annonçant de manière saisissante la société de consommation du XXe siècle […]

Bien souvent, il arrive que ces mises en scène économiques flamboyantes soient accompagnées, de façon détournée, du revers de la médaille, soit la fameuse «question sociale». Il s'agit ici d'un autre aspect des expositions, qui ont également pour mission de rassembler le peuple dans une communion harmonieuse, de réunir les citoyens de toutes les parties du pays et, finalement, de rapprocher patrons et ouvriers. Raison pour laquelle on exalte, à côté des capacités et des talents des entrepreneurs et des capitalistes, les valeurs du travail. A l'exposition de Londres en 1851, le thème officiel est «Dignity of Labour» et à Zurich en 1883 la «fête du travail» […]

Mais c'est aussi à des fins éducatives et idéologiques que sert une évocation comme celle de «dignité du travail». Dans un contexte de production industrielle où la machine a peu à peu ruiné et dépossédé de leur compétence de nombreux métiers artisanaux, les autorités politiques croient aux effets séduisants et temporisateurs des expositions. Le gouvernement français par exemple, inquiété par une vague de grèves à la fin des années 1850, envoie en 1862 une délégation de 550 ouvriers à l'exposition internationale de Londres. Une visite qui aura cependant des répercussions non prévues par les autorités politiques, puisque les ouvriers français y rencontreront des syndicalistes anglais et que, de cette rencontre naîtra, en 1864, la première Association internationale des travailleurs. De manière bien involontaire, l'exposition se sera ainsi prêtée au début de l'internationalisme socialiste […]

Cette volonté d'intégrer le travail et la classe ouvrière dans une ambiance de fête est parfaitement conforme à la stratégie globale des organisateurs, pour qui «intérêt professionnel» et «harmonie sociale» sont censés ne faire qu'un avec l'esprit patriotique. Le renforcement de la position du pays sur les marchés extérieurs passe donc par l'exaltation nationale, alors que les objectifs plus directement économiques des entreprises, des patrons et de l'Etat visent conjointement sur la fierté du citoyen et la loyauté de l'ouvrier, une configuration idéologique qui concerne bien entendu l'ensemble des visiteurs et qui deviendra, au XXe siècle, l'un des phénomènes prédominants des expositions nationales […]

En se référant aux fondements économiques des expositions nationales, il semble possible de voir ces manifestations comme des sortes de cours de répétition ou champ de manœuvres du «capitalisme organisé», ou encore, pour le dire plus précisément, comme le banc d'essai d'un système social se distinguant par une collaboration spécifique entre l'Etat et l'économie […] Dans ce sens, on constate que les expositions mènent à une intense collaboration des associations faîtières avec l'administration étatique et les pouvoirs publics, cela parallèlement à un élargissement du secteur tertiaire, à savoir les banques, les services, l'administration et la publicité commerciale. D'autre part, on observe que le système politique s'est non seulement rapproché de l'économie, mais qu'il élargit ses propres tâches et prestations (comme par exemple en Suisse avec le rachat des chemins de fer en 1898) tout en créant, par une prolifération des commissions et des experts, une structure para-étatique très complexe. En même temps, par le truchement des grandes associations faîtières, l'économie privée s'arroge quasiment certaines fonctions publiques prises en charge normalement par l'Etat et l'administration […] A l'inverse d'une fête spontanée les expositions, avec leur langage polymorphe, leurs spectacles, leurs cortèges, leurs banquets et leurs illuminations, sont le résultat d'une opération financière de grande envergure dont les effets sont manifestement escomptés.

Genève 1896, Regards sur une exposition nationale, sous la direction de Leïla el-Wakil et Pierre Vaisse, Georg Editeur, Genève, 189 p.

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