Le Temps: Découper la vie en âges, c'est une pratique récente?

Aline Charles: Non, toutes les époques ont fait de tels découpages. Ce qui change, ce sont d'une part les modalités de ce découpage et ensuite la nature et la portée de ses implications. L'âge, par exemple, est un élément important dans les hiérarchies des ordres religieux médiévaux. Mais il ne s'agit pas d'un âge chronologique. Ce qui compte, c'est davantage l'expérience, l'ancienneté dans la vie religieuse.

Aujourd'hui, l'âge chronologique est extraordinairement important: la date de naissance figure sur tous les documents qui concernent un individu, on la lui demande à tout bout de champ, elle constitue un élément central de l'identité. Au XIXe siècle encore, voire dans les campagnes au début du XXe, il y a des gens qui ne connaissent pas leur date de naissance. Ils ont des repères: ils savent qu'ils sont nés avant celui-ci, après tel ou tel événement marquant. Mais c'est beaucoup moins précis.

- Peut-on dater l'apparition de l'exigence de précision?

- Il serait faux d'imaginer une évolution linéaire. Il y a des moments où l'âge compte beaucoup, d'autres où il a moins d'importance. Cela dit, la précision avec laquelle l'âge est connu est liée au développement de l'Etat. Qui, à partir des XVIIe et XVIIIe siècles s'intéresse à sa population et se met à la compter, d'abord pour son potentiel militaire et économique. L'introduction du droit de vote, puis de l'Etat providence augmentent ensuite le besoin de données toujours plus précises sur les citoyens. L'âge devient une donnée importante dans l'organisation des existences, de l'école à la retraite.

- Combien d'âges y a-t-il?

- C'est une des choses qui change. Toutes les époques ont reconnu, en gros, une enfance, une jeunesse, un âge mûr et une vieillesse. Les limites entre ces âges ont pu varier, de même que les droits et les devoirs plus ou moins spécifiques qui leur étaient attachés. Et des âges intermédiaires sont apparus: l'adolescence, au début du XXe siècle, plus récemment on a divisé la vieillesse en deux, puis même en trois âges: le 3e, le 4e et aujourd'hui le 5e.

- Cela correspond peut-être à l'allongement de l'espérance de vie...

- Il joue un rôle, c'est évident. Lorsque la vie moyenne dure trente-cinq ans, comme au Moyen Age, on a forcément une vision différente de la vieillesse. Pas tellement sur le fond: on retrouve à un peu toutes les époques une appréciation ambiguë, contradictoire, entre la valorisation de l'expérience, de la sagesse et la stigmatisation de la déchéance et du déclin. Mais ces valeurs ne sont pas liées à un âge chronologique: chaque individu vieillit à son rythme. Le vieillissement physique l'oblige souvent à changer d'emploi, souvent dans le sens d'une déqualification et d'une précarité croissantes.

La généralisation de la retraite dans la deuxième moitié du XXesiècle a changé cela. Désormais, à 65 ans, tout le monde devient vieux. Au plus tard: à partir des années 1980, le marché du travail s'est mis à rejeter les gens toujours plus tôt. On peut être en préretraite dès 50-55 ans. Bien sûr, il s'agit de jeunes vieux, ce qui explique le besoin de dégager ensuite des phases dans la vieillesse. Mais de vieux quand même, c'est-à-dire d'individus auxquels manque une caractéristique centrale de l'âge mur: le travail.

- L'âge mûr, au fond, qu'est-ce que c'est?

- C'est le moins décrit. C'est la norme implicite qui permet de définir les déviances constituées par les autres âges. Mais lui aussi connaît des variations historiques. Aujourd'hui, on peut par exemple constater qu'il s'amenuise toujours plus. Vers le haut, on l'a vu. Mais aussi vers le bas: on quitte la jeunesse, c'est-à-dire la période de formation, toujours plus tard.

- Si l'âge mûr est le moins décrit, quel est celui qui a le plus retenu l'attention?

- L'enfance. C'est la période de la vie qu'on étudie le plus, en histoire comme ailleurs. C'est aussi celle qu'on a le plus segmentée. L'école obligatoire, organisée sur une base chronologique stricte, a délimité des stades de développement précis, que chaque enfant doit parcourir plus ou moins sur le même rythme. Et ça continue: les médecins et les psychologues découpent le développement des enfants en séquences toujours plus fines.

- Est-ce que la vie des femmes se découpe comme celle des hommes?

- Non. Les femmes sont considérées comme vieilles beaucoup plus tôt. Aujourd'hui, l'exigence de paraître jeune est beaucoup plus forte pour elles. Au moment où les premières caisses de retraites se mettent en place au XIXesiècle, les hommes y ont droit dès 65 ans et les femmes dès 60 ans. C'est une évidence, qui n'a pas besoin d'être justifiée. D'un autre côté, les femmes sont restées mineures très longtemps. Une étude menée sur l'image des femmes au XVIIIe siècle aux Etats-Unis montre que cet état de dépendance à l'égard de leur père ou de leur mari était assimilé à une sorte de longue jeunesse: la fraîcheur, la naïveté étaient des caractéristiques féminines.

Longtemps, on a étudié les trajectoires féminines comme une variante d'un humain de référence, qui était de sexe masculin. Aujourd'hui, on se met à traiter la masculinité comme on a traité jusqu'ici les trajectoires féminines. On étudie la façon dont elle est construite socialement à travers le collège, l'armée, etc. On s'intéresse aussi à la paternité. Jusqu'ici, toutes les études démographiques ont compté en enfants par femme. On se penche désormais aussi sur la fécondité masculine.

- L'âge exact, aujourd'hui, a-t-il la même importance pour tout le monde?

- Il est un élément fondamental de l'identité individuelle. Il détermine la façon dont on se perçoit, dont on est perçu, dont on se différencie des autres. Mais il n'implique pas forcément le sentiment d'appartenir à un groupe d'âge. Ce sentiment se construit culturellement, et il peut être plus important à certains moments, puis s'effacer. L'apparition puis la disparition de groupes de jeunes très affirmés en est un bon exemple. Ou, à l'autre extrême, prenez la vieillesse: longtemps elle était assimilée à la faiblesse, à la maladie, à la pauvreté. Aujourd'hui, c'est non seulement un âge mais un mouvement social, un groupe de pression.

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