Laïcité à Genève: les agents de l’Etat sont-ils assez préparés?

Genève a vécu pendant plus d’un siècle dans un contexte politique et social fondé sur la séparation de l’Etat et des Eglises. Mais l’insertion dans le texte de la nouvelle Constitution genevoise des principes fondamentaux de la laïcité de l’Etat et de la liberté de croyance oblige à actualiser ces notions et à adapter les lois et règlements à la société genevoise de ce début du XXIe siècle.

Nous découvrons en effet que ces lois et ces règlements qui, jusqu’à maintenant, ont organisé la séparation de l’Etat et des communautés religieuses révèlent sur plusieurs points leur inadéquation par rapport aux conditions de notre temps. En cause, la croissance de la Genève internationale et l’intensification des mouvements migratoires sur la planète. Ainsi, lorsqu’en 1907 a été instituée cette séparation de l’Eglise et de l’Etat, les pratiques religieuses du canton se rattachaient à quatre familles: catholique, réformée, catholique-chrétienne et juive. Mais la cartographie de la diversité religieuse à Genève qui prévalait alors était bien différente de celle d’aujourd’hui, qui ne dénombre pas moins de treize grands courants, parmi lesquels l’islam occupe, pour des raisons très diverses, une place importante.

Parmi les nombreux conflits qui secouent la planète, il y a ceux qui traversent le monde musulman. Certains sont entretenus par des courants religieux rigoristes qui attisent les extrémismes de tous bords, ici comme ailleurs. Une aubaine pour les populistes de chez nous: cultivant sciemment les amalgames, ils alimentent les confusions, exacerbent les craintes, favorisent les phénomènes de rejet et fragilisent singulièrement la cohésion sociale en provoquant les réflexes du repli identitaire et du communautarisme. Par ailleurs, certaines revendications et contestations formulées au nom de «la liberté de croyance et d’expression» par des activistes nouvellement établis chez nous ou radicalisés depuis peu sont de nature à déstabiliser les citoyens les plus tolérants.

Cette situation nous concerne donc tous. Comme citoyens d’abord, presque quotidiennement exposés à la pression de médias qui relatent, trop souvent sans nuances, voire avec complaisance, les actes odieux qui se déroulent à l’étranger ou qui montent à loisir en épingle les entorses, provocatrices ou non, faites ici ou là à nos usages. Elle interpelle aussi les autorités chargées de faire évoluer les lois et les règlements qui forment le cadre juridique de notre vivre-ensemble et d’en permettre l’application juste et raisonnée par les collaborateurs de l’Etat en leur fournissant non seulement les directives, mais également la formation nécessaires pour agir conformément aux principes fondamentaux de la laïcité telle que nous la comprenons ici et maintenant.

Car la tâche des agents de l’Etat s’est à l’évidence compliquée depuis un certain nombre d’années, et l’on est en droit de se demander s’ils sont toujours à même de répondre aux situations nées de l’évolution de la société genevoise. On peut se demander par exemple si, malgré leur bonne volonté, le personnel hospitalier ou les assistants de l’Hospice général sont aujourd’hui véritablement en mesure de gérer correctement et de manière cohérente les relations qu’ils sont amenés à entretenir avec des personnes déracinées, souvent précarisées, très mal informées de ce qu’est la laïcité et de ce qu’elle implique à Genève. Ne risquent-ils pas en toute bonne foi d’appliquer des règles peu claires «à la tête du client», en fonction de leurs propres convictions?

On peut se demander également si les employés de l’Office cantonal de la population et des migrations sont suffisamment équipés et formés pour expliquer, avec le tact que cela requiert souvent, les droits et les devoirs découlant de cette laïcité à des gens souvent habités par des convictions religieuses très fortes dont ils peuvent croire qu’elles l’emportent sur le droit et les coutumes genevoises.

Et les policiers, disposent-ils des modes opératoires requis pour affronter les provocations et les revendications contraires à la loi et aux coutumes du canton? N’est-il pas regrettable que de très nombreux enseignants se déclarent incapables, faute de formation adéquate, d’intégrer le fait religieux dans leur enseignement ou leur pratique professionnelle? Ne faut-il pas s’alarmer que des membres de la Direction de l’enseignement obligatoire soient si peu informés de ce qu’est la laïcité qu’en son nom ils interdisent aux élèves de chanter L’Arche de Noé de Benjamin Britten?

Ces questions sont réelles et sensibles, et les réponses qu’elles appellent doivent être apportées avec fermeté quand il s’agit des principes, mais aussi avec pragmatisme et finesse pour éviter les heurts inutiles. Tâche difficile, on le comprend, mais dont un siècle d’histoire genevoise a montré qu’elle est réalisable. A condition que les agents de l’Etat disposent de la formation et des instruments requis. Une formation aux questions touchant à la laïcité et répondant aux besoins spécifiques du service qui les emploie, mais aussi des instruments qui pourraient avantageusement être recensés dans un «guide de la laïcité» leur permettant de discerner plus aisément l’attitude à laquelle ils doivent se conformer dans les situations délicates.

On peut regretter que de très nombreux enseignants, faute de formation, se déclarent incapables d’enseigner le fait religieux

Membres du cercle Liberté de conscience et laïcité

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