L’abus des mots, comme de l’alcool, est dangereux. Et l’on devrait éviter de s’en griser. Au risque de déformer la réalité. L’épidémie de Covid-19, en plus de ses conséquences sur la santé et l’économie, a provoqué depuis quelques mois une poussée de fièvre inquiétante qui s’est traduite par une boursouflure de la pensée, une inflation du langage, et finalement une grandiloquence ridicule. On a ainsi vu fleurir, non seulement chez les éternels vitupérateurs de l’Etat et autres complotistes, mais aussi chez des leaders de l’UDC comme Roger Köppel ou d’éminents blogueurs, des expressions violentes s’agissant des mesures de protection: «dictature sanitaire», «procédures dictatoriales», «autoritarisme». Pour un peu, la Suisse ne se distinguerait guère du régime chinois ou de Singapour s’agissant des libertés fondamentales.

L'«arsenic des mots»

Pourtant, de partout montent les plaintes contre «la cacophonie sanitaire» provoquée soit par un fédéralisme dépassé et «aux soins intensifs», soit par des cantons incapables d’harmoniser leurs mesures ou des groupes de citoyens indociles. La dictature sanitaire a même reculé devant l’esprit inventif des ministres du tourisme vaudois ou valaisan décidés à sauver la semaine de ski. La très libérale NZZ constate elle-même que le Conseil fédéral, «dans sa recherche d’équilibre entre restrictions et droits fondamentaux, est plus mesuré que ses voisins et préserve au mieux l’esprit libéral de la Suisse». Tout ce qui est exagéré est donc insignifiant. Il reste que l’abus de langage révèle l’intime de la pensée. Prisonnière des idéologies, la langue ne décrit plus la réalité. Et nous avalons ce que Victor Klemperer appelait «l’arsenic des mots». Le lent empoisonnement. Dont on vient de constater les effets sur les partisans de Donald Trump.