Il était une fois

L’Allemagne «encadrée»

L’euro a été pensé par la France comme une alternative à la domination du deutsche mark. Il s’agissait d’attacher l’Allemagne. Depuis…

Il était une fois

Le sociologue allemand Ulrich Beck a inventé un terme pour définir la méthode de la chancelière allemande: le «merkiavélisme», forme contemporaine du machiavélisme adaptée à l’Allemagne. A la question de savoir si le prince devait chercher à être aimé ou craint, Machiavel estimait que les deux étaient nécessaires mais qu’à choisir, il était plus avisé d’opter pour la crainte. Angela Merkel, quant à elle, a fait en sorte d’être crainte à l’étranger et aimée en Allemagne. Ainsi a-t-elle affermi sa position chez elle et le pouvoir de son pays à l’extérieur. Pour être aimée des siens, la chancelière s’est efforcée de ne pas les bousculer sur la question européenne. Passé les élections, croit Beck, elle affrontera avec plus de détermination la relance politique de l’Union monétaire et fiscale.

Ce n’est qu’un pronostic, et du genre optimiste, mais il rappelle ce qui reste à faire pour combler le déficit institutionnel du chantier européen et rattraper les occasions perdues au moment des grandes réformes des années 1990, quand s’ouvrait l’espace est-européen et se réunifiaient les deux Allemagne. La France de François Mitterrand et la République fédérale de Helmut Kohl s’opposaient alors sur la forme et le contenu de l’Union. Loin de trancher, le Traité de Maastricht signé par les Douze en 1992 allait prolonger les désaccords et les malentendus. Les conséquences en sont désormais criantes: il manque à l’euro un gouvernement commun. Entre-temps, l’Allemagne est devenue ce que la France craignait et voulait empêcher au moment de la réunification: la puissance dominante de l’Europe, aimée des Allemands, redoutée de tous les autres, qui pourtant attendent d’elle leur salut commun.

L’Union économique et monétaire (UEM) est née dans l’angoisse diplomatique des années 1988-1989 qui voyaient s’effondrer la structure stable bien que détestable de la Guerre froide. Recevant à Paris le ministre allemand de l’Economie, Otto Lambsdorff, en janvier 1989, Laurent Fabius, alors président de l’Assemblée nationale, lui avait dit: «Aujourd’hui, les questions que se pose la France sur l’évolution allemande ont changé. Elles portent sur les intentions de l’Allemagne dans la construction communautaire» à un moment où existent «des signes de retournement des opinions publiques à propos de l’Europe».

Fabius, comme tous ceux qui, en France, avaient accepté le projet d’Union monétaire adopté au sommet de Hanovre l’année précédente, s’inquiétait d’un revirement de la République fédérale, absorbée par la perspective de sa réunification avec l’Allemagne de l’Est. En octobre 1989, le porte-parole de la présidence Mitterrand, Hubert Védrine, insistait dans une note sur la nécessité de «forcer l’allure de la construction européenne et l’insertion de la République fédérale parmi les Douze». Il fallait d’urgence «faire l’Union monétaire sous peine d’avoir la zone mark». Acquis à l’idée, François Mitterrand en mesurait cependant la difficulté: «Le deutsche mark est la force nucléaire de l’Allemagne», disait-il, comme pour accréditer l’idée d’un équilibre entre la puissance atomique française et la puissance économique allemande*.

Bien que d’accord en principe sur le projet d’UEM, Helmut Kohl, à ce moment-là, pensait surtout à la mise en place d’une politique européenne de soutien aux pays de l’Est et à l’engagement d’une réflexion des Douze sur l’approfondissement de l’union politique, contrepartie indispensable à l’UEM. Il visait en particulier l’extension des droits du Parlement européen et de la Commission, une non-entrée en matière pour les Français.

Au dernier semestre 1989, la France présidait la Communauté. Elle souhaitait qu’au sommet de Strasbourg, le 8 décembre, le programme de l’UEM fût adopté et qu’une grande conférence intergouvernementale se tînt au plus tard en décembre 1990 pour en délimiter les contours. Mitterrand tablait sur l’accord de l’Allemagne, prévoyant que celle-ci aurait besoin «d’être considérée comme européenne». Mais Kohl, candidat à une périlleuse réélection, hésitait sur le délai. «Il y a une certaine campagne contre l’UEM en Allemagne, disait-il à Mitterrand début novembre. Je ne voudrais pas de controverse entre la France et l’Allemagne sur l’intégration européenne.» Il insistait aussi sur l’union politique.

La chute du Mur, le 9 novembre 1989, renversait soudainement ses priorités. Son plan de réunification en dix points, présenté devant le Bundestag, le 28 novembre, était fort timide sur les aspects communautaires. La France s’en alarmait. Au sommet de Strasbourg cependant, craignant une crise avec Paris, Helmut Kohl acceptait le calendrier du très pressé Mitterrand. La conférence aurait lieu à Rome le 15 décembre 1990.

La négociation du Traité de Maastricht s’est faite en duo. France et Allemagne ont préparé ensemble les décisions des Douze. L’idée des «critères de convergence» était allemande: il fallait empêcher de laisser filer les déficits des membres – ceux de l’Italie atteignaient des sommets. Le chiffre de 3% du PIB comme limite était français. Il n’y aurait pas de «gouvernement économique» comme le voulait la France, désireuse de contrebalancer l’indépendance de la Banque centrale. Il y aurait davantage de coopération intergouvernementale, comme le voulait Mitterrand, que de «Bund» comme le voulait Kohl. Et tant pis pour le Parlement.

L’essentiel français était sauvé: avec la nouvelle Union européenne, l’Allemagne serait «encadrée». Mais le destin des cadres est imprévisible. Au Bild Zeitung qui lui demandait en 2004 à quoi l’Allemagne lui faisait penser, Angela Merkel avait eu sa célébrissime réponse: «A une belle fenêtre, bien étanche.»

* Frédéric Bozo, Mitterrand, la fin de la guerre froide etl’unification allemande, Odile Jacob, 2005.

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