Revue de presse

L’Allemagne a légalisé le mariage gay

Un vote des députés au Bundestag, et voilà que Berlin rejoint la majorité des nations occidentales. La condition était que la chancelière, Angela Merkel, abandonne son opposition de principe. C’est chose faite, sous la pression de l’opinion publique, mais aussi par pur intérêt politique

Bien sûr, Angela Merkel aurait préféré un vote lors de la prochaine législature seulement, après les élections législatives du 24 septembre dont on prévoit qu’elle les remportera haut la main, avant d’entamer un quatrième mandat à la Chancellerie allemande. Elle aurait aimé avoir le temps, pour son parti, de débattre en profondeur et de confronter la question aux valeurs démocrates-chrétiennes. Seulement voilà, en Allemagne, même la Christlich Demokratische Union (CDU) est en majorité pour le mariage gay.

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Par principe, la chancelière était jusqu’il y a peu opposée à une union libre entre homosexuels, mais elle a opéré un revirement en annonçant lundi dernier qu’elle laisserait ses députés voter librement sur le sujet. Ce fut «un séisme dans la coalition au pouvoir», selon Libération. Ni une ni deux, elle s’est fait alors imposer un vote immédiat à la Chambre des députés par son partenaire minoritaire, la Sozialdemokratische Partei (SPD), qui tente de rattraper son lourd retard dans les sondages moins de trois mois avant l’échéance électorale. Ce, alors que la CDU est créditée «de 40% des intentions de vote […], le score le plus élevé depuis 2015», dit l’agence Belga.

Alors forcément, il y a urgence pour la gauche sociale-démocrate, menacée de perdre sa place au gouvernement si la CDU faisait alliance avec les libéraux de la Freie Demokratische Partei (FDP) pour une nouvelle coalition dès la fin de 2017. Le SPD a donc choisi de mettre la pression en exigeant de voter en tout début de séance ce vendredi sur l’inscription formelle à l’ordre du jour d’une proposition de loi légalisant le mariage pour tous (Ehe für alle). La CDU s’y oppose, mais elle est minoritaire au Bundestag face aux trois partis de gauche. «Un sprint final» pour La Croix, avec une chancelière «dos au mur».

Une «décision de conscience»

«Il a fallu une éternité» et voilà en effet «que ça avance très vite: le mariage pour tous arrive», résume la Süddeutsche Zeitung, relayée par Courrier international. «En déclarant que la légalisation du mariage homosexuel relevait d’une décision de conscience» lors d’un débat organisé il y a peu par le magazine Brigitte au Théâtre Gorki, «la chancelière a libéré le vote au parlement de la discipline de parti».

L’approbation du mariage des personnes de même sexe, qui prévoit d’accorder avant la fin de l’année aux homosexuels les mêmes droits matrimoniaux qu’aux hétérosexuels, ne faisait pas de doute. Par 393 voix contre 226, l’Allemagne   a donc rejoint ce matin, peu après 9h00, les 20 pays occidentaux, dont 13 en Europe, qui ont légalisé le «mariage homo». A noter que Berlin avait déjà adopté en 2001 une union civile offrant des droits équivalents au mariage, sauf en matières fiscale et d’adoption.

«L’impudence» de l’Etat

Alors, décision avisée ou calcul politique? se demande le site Eurotopics, qui a rassemblé quelques commentaires de la presse européenne sur le sujet. L’opinion allemande est largement favorable au projet: près de 75% des Allemands sont pour, comme plus de 73% des électeurs d’Angela Merkel, selon un sondage récent. Le mariage pour tous pourrait «accélérer un changement attendu depuis longtemps dans la politique familiale», espère le très progressiste Tagesspiegel.

Pour ce quotidien berlinois, l’Etat avait jusqu’ici «l’impudence de définir les modes de vie qu’il jugeait souhaitables ou non, et encourageait ceux qui lui convenaient par des avantages fiscaux et des aides sociales». En souhaitant à Frau Merkel «bienvenue dans la modernité», ce média juge qu’«il était grand temps que la chancelière abandonne son refus catégorique de l’union pour tous. Il faut sans tarder faire passer la loi au Bundestag! Puis continuer sur cette lancée. Il est temps de mener une politique familiale qui s’oriente non plus sur des normes, mais sur la normalité.»

Un préalable à toute alliance

Mais cette volte-face de la chancelière a des raisons surtout politiques: ses potentiels partenaires de coalition dans un futur proche, à gauche comme à droite, ont fait de cette légalisation un préalable à toute alliance. Et puis cela lui permet de couper l’herbe sous le pied à ses rivaux du SPD en les privant dans la dernière ligne droite d’un argument de campagne.

Manœuvre assez subtile qui a le don d’irriter profondément plusieurs médias est-européens, commeLidové noviny, en République tchèque. «Ainsi, avant même les législatives», Angela Merkel met son challenger du SPD, Martin Schulz, «échec et mat»: «Comment peut-il se démarquer de la chancelière si celle-ci lui pique ses thèmes de campagne? Vous comprenez donc maintenant pourquoi Merkel est la grande favorite des sondages et du scrutin? Gare à celui qui parlera ici de populisme!»

Même position, en plus affirmé, dans le quotidien Mozgaster à Budapest: «Piégés, […] les chrétiens-démocrates ont dû céder et se plier au chantage habituel de la gauche […] sur la «légitimité dans la société», […] créée de toutes pièces par le lobby homosexuel et résultat […] de menaces et de diffamations. Ils ont finalement réussi à faire en sorte que, dans le monde occidental, les opposants au mariage pour tous soient systématiquement estampillés homophobes.»

A quand une «Catholic Pride»?

Le magazine Rzeczpospolita, à Varsovie, en ajoute une couche en écrivant que cette mascarade «est une mauvaise décision pour l’identité chrétienne de l’Europe. Car la majorité des Eglises est opposée au mariage entre personnes de même sexe. […] Cela va accentuer les différences intra-européennes, […] sur la question de l’avortement, mais aussi sur celle du mariage homo.» Proclamant que «la Pologne est nettement plus fidèle aux racines de la chrétienté que ne le sont les Etats occidentaux, on peut être sûr que cela se retournera contre nous. Nous ne devons donc pas nous laisser convaincre que ces positions font de nous des êtres inférieurs. Au contraire, peut-être est-il temps de clamer notre fierté […] avec une «Catholic Pride.»

Reste que le calendrier accéléré imposé par le SPD place la chancelière en position délicate vis-à-vis de l’aile la plus traditionaliste de sa famille politique, représentée par la très courroucée Christlich-Soziale Union (CSU) bavaroise, qui se sent brusquée. «Une telle précipitation [est] totalement inappropriée», s’est empressé de dénoncer le cardinal Reinhard Marx au nom de la Conférence des évêques allemands. La défense du mariage entre un homme et une femme n’ayant «rien à voir selon lui avec la discrimination des homosexuels», relate le Spiegel.

«Triste et totalement inutile»

Pour la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), la CDU «semble vouloir jeter par-dessus bord toutes les valeurs conservatrices afin de coller à l’époque» et n’a plus rien d’un «parti conservateur». La chancelière s’en défend en disant ne pas comprendre «qu’une telle décision soit transformée en conflit partisan» par le SPD. Elle «trouve cela triste et totalement inutile», s’est-elle assez fortement agacée.

Mais le combat semble désormais gagné: seuls les populistes de l’Alternative für Deutschland (AfD), non représentés au Bundestag, restent opposés au mariage gay. Car «quand Merkel pense que des trains ne peuvent plus être arrêtés, écrit encore la FAZ, elle ne se met jamais en travers des voies». Et si «les fins de législature sont rarement propices aux réformes d’envergure, l’Allemagne est peut-être en train de démontrer le contraire», aux yeux du Monde.


Du 3 juillet au 18 août

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