Il était une fois

L’Allemagne «merkelt»

Après les folles campagnes électorales américaine et française qui ont soulevé – et matérialisé aux Etats-Unis – les pires alertes politiques, la non-campagne allemande est comme un soulagement. Le plus grand pays de l’Union européenne donne les signaux que les autres attendent de lui: stabilité, prévisibilité, crédibilité

On aime Emmanuel Macron parce qu’il bouge. On aime Angela Merkel parce qu’elle ne bouge pas. Ainsi vont les perceptions formées par les souvenirs, les préjugés et la sous-information. Une France sans mouvement est vue comme déclinante. On la veut active. Tandis qu’une Allemagne agissante allume la crainte qu’elle en fasse trop. L’accueil massif de réfugiés en 2015, un extrême d’humanité critiqué comme un extrême d’imprudence, l’exposait comme dérangeante dans l’ordre routinier des nations. Elle s’est rangée depuis.

Angela Merkel va de par le pays remerciant ses compatriotes d’avoir été secourables. Elle étouffe l’incendie migratoire avec de bonnes paroles, c’est sa méthode. Son principal adversaire, le social-démocrate Martin Schulz, ne la défie pas sur ce thème – ni sur aucun autre d’ailleurs. Quant à l’extrême droite, elle a tant versé d’huile sur ce feu qu’elle a fini par se brûler électoralement: les conservateurs se détachent discrètement des troupes de nazillons apparus à cette occasion.

Angela restera donc chancelière. Peut-être l’extrême droite franchira-t-elle le portail du parlement, pour la première fois depuis 1945; peut-être la composition du gouvernement sera-t-elle différente mais elle en sera la cheffe. Et l’Allemagne, avec elle, n’inquiétera pas.

L’anti-Trump par excellence

Son mandat, comme celui d’Emmanuel Macron, devra beaucoup à la chance. Partie en campagne il y a un an avec peu d’espoir de réussir tant sa politique d’immigration était décriée, elle s’est trouvée investie, du fait des élections américaines, d’une charge de protection imprévue que son caractère lui permet d’assurer pleinement: elle est l’anti-Trump idéale dans une période incertaine et dangereuse. Continuité et fiabilité lui ont suffi comme mot d’ordre.

En outre, ses adversaires sont faibles, et d’autant plus qu’ils n’ont pas de désaccords fondamentaux avec elle sur les grandes questions politiques du jour, le primat de l’économie, l’Union européenne, l’euro, l’OTAN, la sécurité, l’Ukraine, la Crimée et Vladimir Poutine en général.

Le Dieselgate aurait pu fournir un sujet de polémique électorale si 800 000 emplois et 15 millions de voitures diesel en circulation en Allemagne ne liaient pas les candidats par un pacte tacite de défense des intérêts industriels nationaux. Le cartel automobile et la participation syndicale qui en partage les enjeux ont maintenu l’affaire hors débat. La chancelière s’est contentée de critiquer les comportements des fraudeurs, reportant à plus tard d’éventuelles décisions sur la société sans diesel. Sauf les Verts, un peu moins timides, les partis ont chanté la même chanson.

Paraître hésiter pour mieux décider

La chance se présentant, encore fallait-il la saisir. Angela Merkel a excellé dans ce qu’elle sait le mieux faire: merkeln. Le verbe a été inventé pour désigner sa façon bien à elle de se maintenir au centre du jeu politique avec de la patience, une feinte modestie et beaucoup d’acharnement; de ne pas se précipiter sur des décisions, d’attendre, de paraître hésiter jusqu’à ce que se forme une solution si raisonnable qu’il semble ne pas y en avoir d’autres.

Merkeln, passé dans le langage courant, c’est avoir l’air de se demander quoi faire quand on sait parfaitement ce qu’on veut. C’est se donner du temps, contre l’immédiateté. Le procédé agace les adversaires, privés d’occasions d’argumenter, mais il rassure plutôt les électeurs. Il vaut à la chancelière ce titre de Mutti qui colle si bien à l’idylle du ménage allemand de l’après-guerre.

Après les folles campagnes électorales américaine et française qui ont soulevé – et matérialisé aux Etats-Unis – les pires alertes politiques, la non-campagne allemande est comme un soulagement. Le plus grand pays de l’Union européenne donne les signaux que les autres attendent de lui: stabilité, prévisibilité, crédibilité. L’Allemagne de 2017 merkelt.

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