Février 1945, les bombes des Alliés pleuvent sur Dresde. Les monuments baroques dont la ville est riche sont presque tous incendiés et détruits. On recense

70 000 morts dans les décombres. Cet épisode est devenu le symbole de la dévastation des villes allemandes durant la Seconde Guerre mondiale. De 1940 à 1945, 160 villes et bourgs sont réduits en ruine par les bombardiers britanniques et américains. Quelque 600 000 civils périssent sous le déluge de feu, dont 75 000 enfants de moins de 14 ans.

Un livre racontant l'histoire de ce pilonnage systématique provoque un vaste débat en Allemagne. L'auteur, Jörg Friedrich, a jusqu'à présent signé des ouvrages détaillant l'étendue des crimes nazis. Dans Der Brand, (L'incendie) au contraire, il épouse la perspective des Allemands victimes de la guerre. C'est un revirement dans l'air du temps. Au début de l'année, dans un roman mêlant événements historiques et fiction, Günter Grass a raconté le torpillage du Wilhelm Gustloff, ce navire où s'étaient réfugiés 10 000 civils allemands fuyant devant l'Armée rouge. Dans la foulée, les médias ont documenté la fuite de quelque 10 millions de réfugiés allemands, expulsés par les communistes de régions où leurs familles étaient installées parfois depuis plusieurs siècles. Un autre récit historique détaillant les atrocités commises par les soldats soviétiques lors de la chute de Berlin a aussi retenu l'attention.

Avec près de 70 000 exemplaires vendus en quelques semaines, Der Brand est déjà un best-seller en Allemagne. Jörg Friedrich décrit, dans un luxe de détails morbides, comment l'Allemagne a été mise en ruine. Le lecteur est confronté à l'enfer vécu par des milliers de femmes, d'hommes et d'enfants, terrés dans des caves, terrorisés, priant pour sortir indemnes des bombardements. Cette «guerre totale», analyse l'historien, devait saper le moral des Allemands. «J'ai découvert que la barbarie était des deux côtés. La distinction entre les bons et les méchants n'était pas valable», explique Jörg Friedrich.

«Ce livre devait venir un jour», écrit la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ). Le quotidien conservateur exprime le sentiment répandu en Allemagne que le pays a assez mené son travail de mémoire avec les crimes du nazisme pour pouvoir aussi se souvenir de ses propres souffrances. Le livre n'en reste pas moins controversé. On reproche à son auteur de soutenir, sans l'étayer, la thèse selon laquelle les Alliés auraient pu gagner la guerre sans ces bombardements contre les populations civiles. On accueille avec réserve son récit certes brillant mais qui surfe sur une vague de sentimentalisme en réduisant la grande Histoire et ses enjeux complexes à des destins individuels tragiques. Comment ne pas compatir au sort tragique de cet enfant, hantant les décombres de sa ville en ruine avec dans ses mains un cornet rempli des restes de sa mère tuée par les bombes?

La presse de gauche est la plus critique. Elle reproche à Jörg Friedrich d'évacuer «de façon lapidaire» la responsabilité des Allemands dans leur propre malheur. Le Tageszeitung de Berlin, quotidien proche des Verts, écrit: «Aujourd'hui, les Allemands savent parfaitement pourquoi leurs villes ont été détruites. Hitler devait à tout prix être vaincu.» La Süddeutsche Zeitung, d'orientation libérale de gauche, renchérit: «Nos aînés sont sortis libérés de ces ruines.» Et le quotidien rappelle cette évidence: «C'est tout de même l'Allemagne qui a commencé!»

Jörg Friedrich ne le nie pas, mais il prétend se situer à un autre niveau. «L'anéantissement de Hitler et du nazisme était juste. Mais la fin justifie-t-elle tous les moyens?» réplique l'historien à ceux qui l'accusent de révisionnisme. La FAZ croit lire les vraies intentions de l'auteur dans la forme torturée et dans le degré abominable de violence de son récit: «Presque soixante ans après la fin de la guerre, il ne s'agit pas de dresser la liste des responsabilités. L'enjeu est de constater une douleur. Il n'y a aucun droit à prétendre que le traumatisme allemand serait plus profond que celui d'autres peuples. Mais il existe un droit à exprimer ce traumatisme.»

Si l'on accepte cette lecture positive, Der Brand ne serait qu'une attaque en règle contre une stratégie militaire qui tua à l'aveugle des populations civiles innocentes. La FAZ voit une filiation entre Jörg Friedrich et le philosophe américain récemment décédé, John Rawls. Relisons son essai, Théorie de la justice: dans une guerre menée contre un régime totalitaire, la population civile ne peut pas être tenue pour responsable des actes de ses dirigeants; donc les civils ne doivent en aucun cas être objets d'attaques militaires. Au nom de ce principe intangible, Rawls dénonçait aussi les bombardements alliés contre l'Allemagne nazie.

Les Anglais auraient-ils donc tort de se sentir attaqués? En Grande-Bretagne, le livre de Friedrich a déclenché un scandale. On l'a lu comme un procès fait à Winston Churchill. Un procès où le héros de la résistance anglaise contre le fascisme serait soudain assimilé à un criminel de guerre. Jörg Friedrich prend garde à ne jamais utiliser lui-même cette étiquette. Mais il fait le coquet quand il prétend laisser le lecteur «libre de juger» les responsabilités du dirigeant anglais. Car son livre ne laisse guère de place au doute. Friedrich rapproche Hitler et Churchill, sans toutefois mettre en balance les 600 000 victimes allemandes des bombardements avec les 60 millions de morts de la guerre déclenchée par les nazis. L'agonie des villes allemandes est décrite comme «la destruction d'une civilisation»; mais que fut alors Auschwitz, jamais signalé dans le récit?

La polémique en Grande-Bretagne a autant intéressé la presse allemande que le livre. Des journaux conservateurs remarquent même que Londres a jusqu'à présent refusé de présenter des excuses officielles pour les bombardements. Un signe officiel de regret, au moins pour les pilonnages les plus tardifs, serait bienvenu, suggère le Stuttgarter Zeitung. Pourtant, un consensus existe sur le fait que l'incendie de Dresde, pour ne prendre que cet exemple, fut vraiment inutile. Les dons britanniques pour reconstruire, pierre à pierre, son plus fameux trésor, la Frauenkirch, sont d'ailleurs compris en Allemagne comme des aveux de culpabilité. Même la reine a mis au pot, mais à titre privé. Mais vu d'Allemagne, cela ne suffit pas.

Dans des interviews, Jörg Friedrich remue le couteau dans la plaie et interpelle les Britanniques frontalement: «Voulez-vous vivre dans une nation qui ne connaît pas son histoire?» Prenant la balle au bond, le Stuttgarter Zeitung n'hésite pas à établir un lien direct entre le refus des Britanniques de reconnaître leur faute aux dépens des civils allemands avec leur glorification de la guerre. Et il en tire cette leçon: «Ainsi croît l'inclination d'un pays à prendre facilement les armes.»

Der Brand, Jörg Friedrich, Editions Propyläne.

En crabe, Günter Grass, traduction française de Claude Porcell, Le Seuil.

Berlin. The Downfall, 1945,

Antony Beevor, Penguin Viking.

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