La réélection de George W. Bush confirme le génie de Karl Rove comme stratège politique. Il a misé sur le fait que, s'ils pouvaient être ralliés, les conservateurs religieux seraient le facteur décisif. Le succès de ce plan s'est réalisé non seulement dans les résultats de l'élection présidentielle mais également dans le scrutin des onze Etats qui votaient sur l'interdiction du mariage homosexuel. M. Rove a compris ce que les enquêtes ont démontré: il y a beaucoup plus d'Américains qui croient à l'Immaculée Conception qu'à la théorie de l'évolution de Darwin.

On pourrait appeler cela la revanche de William J. Bryan sur l'issue du procès Scopes de 1925*, lorsque la croisade fondamentaliste de Bryan contre le concept d'évolution fut discréditée. La désillusion provoquée par cette décision incita de nombreux évangélistes à renoncer à un engagement direct en politique. Mais depuis, ils sont redescendus dans l'arène, poussés par leur fureur contre d'autres décisions de justice: la prière à l'école, l'avortement, la protection du drapeau et, maintenant, le mariage homosexuel. M. Rove a senti que l'adhésion de ce bloc important méritait l'appui du président Bush à un amendement constitutionnel interdisant le mariage gay (même s'il s'y était opposé auparavant).

Ces résultats me rappellent une récente visite du dalaï-lama à Chicago. J'étais l'une des personnes chargées de lui poser des questions sur scène, au Field Museum. Il a rencontré les intervieweurs à l'avance et il nous a priés de lui poser des questions difficiles, car il est trop souvent traité avec déférence ou flatterie.

La seule qui m'est venue à l'esprit est celle-ci: «Si vous pouviez retourner dans votre pays, que feriez-vous pour le changer?» Il a répondu qu'il séparerait l'Eglise de l'Etat, car «l'Amérique est le bon modèle». Puis je lui ai demandé si une société pluraliste était possible sans les Lumières. «Ah, a-t-il dit. C'est tout le problème.» Il semblait envier l'héritage laissé à l'Amérique par les Lumières. Ce qui nous amène à cette question: un peuple qui croit avec plus de ferveur à l'Immaculée Conception qu'à l'évolution peut-il être considéré comme une nation issue des Lumières?

L'Amérique, la première véritable démocratie de l'histoire, était un produit des valeurs des Lumières – l'intelligence critique, la tolérance, le respect des preuves, la considération pour les sciences séculières. Bien que les Pères fondateurs ne fussent pas d'accord sur de nombreux points, ils partageaient ces valeurs qui représentaient alors la modernité. Ils s'adressaient à «un monde sincère», comme ils l'écrivirent dans la Déclaration d'indépendance, empreint du «respect dû aux opinions des hommes». Le respect des preuves semble ne plus avoir cours, puisqu'un sondage effectué juste avant l'élection montrait que 75% des partisans de M. Bush croyaient que l'Irak avait étroitement collaboré avec Al-Qaida ou était directement lié aux attaques du 11 septembre.

Les Etats laïques de l'Europe moderne ne comprennent pas le fondamentalisme de l'électorat américain. Ce n'est pas ce qu'ils avaient connu de ce pays dans le passé. En fait, aujourd'hui, nous ressemblons moins à ces pays qu'à nos ennemis putatifs.

Où ailleurs dans le monde trouve-t-on le zèle fondamentaliste, la rage contre la laïcité, l'intolérance religieuse, la peur et la haine de la modernité? Pas en France, ni en Grande-Bretagne, ni en Allemagne, ni en Italie et pas davantage en Espagne. On les trouve dans le monde musulman, chez Al-Qaida, chez les loyalistes sunnites fidèles à Saddam Hussein. Les Américains se demandent pourquoi le reste du monde pense que nous sommes si dangereux, si butés, si indifférents aux appels internationaux. Le reste du monde a peur des guerres saintes, peu importe la ferveur qui les inspire.

On observe souvent que les ennemis finissent par se ressembler. Nous torturons les tortionnaires, nous affirmons que notre Dieu est meilleur que le leur – comme l'a dit un général américain en des termes que le président n'a pas désavoués.

En 2000, le président Bush a promis qu'il serait à la tête d'un pays humble, qu'il chercherait à rassembler plutôt qu'à diviser, qu'il pratiquerait un conservatisme compatissant. Il n'a pas eu besoin de faire ce genre de fausses promesses cette fois-ci. Il a été réélu précisément parce qu'il s'est employé à diviser, en opposant les aspects les plus conservateurs des Etats républicains à l'autre moitié de la nation, démocrate. En cela il est très éloigné de Ronald Reagan, qui était gentiment et œcuméniquement pieux. Il pouvait s'adresser à des publics plus laïques, ici et à l'étranger, avec un véritable respect.

Lors de son discours de victoire, le président Bush a indiqué qu'il «s'adresserait à toute la nation», y compris ceux qui ont voté pour John Kerry. Mais même s'il voulait être plus conciliant maintenant, la communauté à laquelle il doit sa victoire n'est pas du genre accommodant. Il doit lui donner ce qu'elle veut sur des thèmes comme les nominations judiciaires. Ses soutiens sont aussi ses gardiens.

Selon moi, les fanatiques de la morale vont donner quelques motifs de consternation même aux républicains non fondamentalistes. Les guerres saintes sont une chose effrayante. Il n'est pas trop tôt pour commencer à aspirer à nouveau aux Lumières.

© The New York Times. Traduction: Pilar Salgado

* En 1925, William J. Bryan, trois fois candidat démocrate à la présidence, mais fondamentaliste et populiste, avait réussi à introduire dans quinze Etats une législation interdisant l'enseignement de la théorie de l'évolution. A cette époque, traditionalistes et modernistes se battaient pour faire triompher leurs idées dans un pays en pleine effervescence sociale et culturelle. Ce procès, monté de toutes pièces, et avec son accord, contre un enseignant de biologie, John Scopes, accusé d'enseigner illégalement la théorie de Darwin, devait servir de test et faire prévaloir les valeurs intellectuelles sur les valeurs morales et religieuses. Le procès s'est finalement terminé par une sorte de non-lieu, mais représenta un revers significatif pour les opposants de l'évolutionisme.

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