L’autre jour, j’ai reçu cet étrange coup de fil. «Bonjour cher ami, vous vous souvenez de moi? On s’est connu il y a dix ans. Je suis le représentant de la Corée.» Un représentant de la Corée? De quelle Corée au juste? Du Nord ou du Sud? Sur le moment, comme j’étais censé être un ami, je n’ai pas osé demander. Il y avait quelque chose de nord-coréen dans son français presque parfait et le ton de sa voix. Mais comment en être sûr? Un diplomate sud-coréen m’aurait probablement dit qu’il était sud-coréen. Et pour un diplomate nord-coréen, il ne peut sans doute y avoir qu’une seule Corée qui aspire à être réunifiée une fois le sud débarrassé de l’occupation américaine. Un peu confus, je lui ai fixé un rendez-vous pour le lendemain.

L’homme s’est présenté sans badge à l’effigie de Kim Il-sung. Mais c’était bien un émissaire de Pyongyang. Le visage de Mr X – nous avons convenu que je pourrais utiliser ses propos, mais sans citer son nom ni sa fonction précise – ne m’était pas inconnu. Dix ans plus tôt, je l’avais plusieurs fois sollicité pour un visa nord-coréen. A chaque fois en vain. Radieux, il m’expliqua qu’il était de retour en Suisse depuis peu. Puis il enchaîna par un long discours. Un discours de diplomate nord-coréen peut se résumer ainsi: nous avons été occupés par les Chinois, par les Japonais, puis par les Américains. Cela dure depuis un siècle et nous nous battons encore contre les agresseurs américains qui ne veulent pas signer un accord de paix. L’arme nucléaire était la seule option après la chute de l’URSS pour assurer notre sécurité puisque nous ne pouvions plus acheter des armes conventionnelles devenues beaucoup trop chères. Les Coréens sont un peuple très fier.

Je l’interrompis pour prendre des nouvelles de l’ancien ambassadeur de Corée du Nord en Suisse, Ri Tcheul – considéré par certains comme le banquier de Kim Jong-il et le tuteur de ses trois fils lors de leur séjour en Suisse à la fin des années 1990 – qui a regagné Pyongyang le printemps dernier. «Il est rentré selon les besoins de l’Etat», a-t-il dit en précisant qu’il occupait désormais le poste de président du Comité des investissements. Je lui fis remarquer qu’il y avait un certain intérêt en Suisse pour le dauphin du régime, Kim Jong-un, troisième fils de Kim Jong-il, adoubé en public en septembre dernier, et qui aurait étudié à Berne. Mr X a répondu qu’il avait appris récemment cette histoire de succession dans les journaux. «En Corée, on ne parle pas de la succession de Kim Jong-il. C’est trop tôt», a-t-il conclu.

Quant au séjour de Kim Jong-un à Berne à la fin des années 1990, attesté par un ancien camarade de classe de l’école publique de Liebefeld, Mr X n’en a jamais entendu parler: «C’était quand? J’aimerais bien savoir si c’est vrai. Ce serait bien.» A l’époque, Mr X était déjà diplomate en Suisse. Il connaissait tous les fils de ses collègues (Kim Jong-un se faisait passer pour le fils du chauffeur de l’ambassade sous le pseudonyme de Pak Un). Il n’a donc pas pu ne pas le croiser. «La première fois que j’ai vu Kim Jong-un, c’est à la télévision, en septembre.» Un journal ­sud-coréen, ajoute-t-il, a procédé à l’analyse des photographies de Kim Jong-un tel qu’il est apparu aux côtés de son père dernièrement et de la photo de classe de l’école de Liebefeld: ce ne serait pas la même personne. Sa conclusion: «On parle ici de n’importe quoi et trop vite.»

«C’est comme pour l’affaire du Cheonan», a poursuivi Mr X, évoquant ce navire sud-coréen coulé par une torpille nord-coréenne au printemps dernier, selon la version de Séoul. Tout serait faux. Là, il a retiré de son enveloppe blanche un document intitulé «L’incident du Cheonan fabriqué par les Etats-Unis et le groupe de traîtres de Lee Myung-bak (ndlr, le président sud-coréen) est la plus hideuse farce conspiratrice de l’histoire de la nation.» Voilà donc pourquoi il voulait me rencontrer: pour rétablir cette «vérité». J’ai promis de tenir compte de cette version des faits si je devais écrire sur le sujet. En se quittant, j’ai réitéré ma demande de visa pour la Corée du Nord.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.