Il était une fois

L’amour de l’or

L’or domine de ses feux l’assemblée des fétiches de l’humanité. A l’enchère des promesses, il offre la plus radieuse. Son image imprègne le langage. Il est le soleil, le noble métal qui hiérarchise tous les autres, avec, tout en bas, le plomb. Il est au côté du lion, de l’aigle, du roi, au sommet de l’architecture mentale des sociétés humaines. La morale le loue pour la vertu qu’il aurait d’engendrer le progrès, le luxe, les largesses, les bonnes œuvres et la poésie, comme dans «L’Hymne de l’or» de Ronsard. Elle le condamne pour incitation à la cupidité, l’avarice et la guerre, comme dans le Timon d’Athènes de Shakespeare. L’or est la source d’inspiration, de beauté, de poésie et de réflexion sur la condition humaine. Il est l’éloquente vérité – «la parole d’or» du Saint Jean Chrysostome des Pères de l’Eglise – contre le mensonge, la «langue de bois» (que les Espagnols disent «de caoutchouc»).

Statufié étalon monétaire au XIXe siècle – le Goldmark allemand est décrété en 1873 –, l’or a amené dans le champ économique et social tout le bagage de croyances, de valeurs et de superstitions dont il était lesté. Dans les débats innombrables et houleux qui ont marqué la gestion du système de l’étalon-or, les clivages ont distingué depuis le début les propriétaires d’or (ou de monnaie attachée à l’or) et les partisans de l’argent ou du papier, c’est-à-dire d’une monnaie abondante, circulante et facile. Monnaie d’or contre «monnaie de singe», monnaie de riches contre monnaie de pauvres.

L’industrialisation et le fossé qu’elle ouvrait entre les classes ont focalisé les enjeux de la monnaie. Dans les années 1890-1900, le Parti populiste américain dénonçait l’étalon-or comme une arme dressée contre les paysans et en 1896, un candidat démocrate à la présidence, Wlliam Jennings Bryan, le comparait à la couronne d’épines de Jésus lors de sa crucifixion. La plateforme démocrate de cette année-là, que l’historien Dean Burnham qualifie de «première confrontation des forces politiques sur le capitalisme industriel», défendait le principe du bimétallisme or et argent: la frappe illimitée de pièces d’argent, un métal en abondance dans l’Ouest, procurerait une source supplémentaire et plus flexible de monnaie permettant des réformes pour une économie plus juste. Elle désignait comme «crime contre le peuple» la démonétisation de l’argent décidée en 1873 par le gouvernement et appelait à un retour en arrière afin d’«orienter le pouvoir des nouvelles technologies vers le bien social». Vaine tentative, l’étalon-or s’est maintenu.

Il a disparu pendant la Première Guerre mondiale pour renaître avec les Accords de Gênes en 1922, au désespoir de John Maynard Keynes, pour qui c’était une «relique barbare». En 1933, l’or ne pouvant plus couvrir l’émission de monnaie, Franklin Delano Roosevelt en interdit la possession privée, geste interprété par les conservateurs comme une usurpation du droit à la propriété privée.

L’or a encore joué son rôle monétaire dans le système de Bretton Woods, après la Seconde Guerre mondiale, les monnaies étant indexées sur le dollar, lui-même indexé sur l’or, à 35 dollars l’once. En 1971, Nixon y mettait fin, en suspendant la convertibilité du dollar en or. Pour adhérer au FMI en 1992, la Suisse a dû renoncer à la couverture or du franc et la nouvelle Constitution de 2000 indique seulement que la Banque nationale doit posséder «une part» (non spécifiée) de ses réserves monétaires sous forme d’or.

La bataille pour l’or, qui refait surface avec l’initiative soumise au peuple le 30 novembre, n’a cependant jamais cessé. Les ultra-conservateurs américains la mènent infatigablement, inspirant leurs semblables à travers le monde. L’un d’entre eux, Jude Wanniski (1936-2005), en expliquait le pourquoi en 1996 dans une polémique fameuse avec le libéral Paul Krugman. La perte de valeur du papier-monnaie était pour ce journaliste économique la plaie du système monétaire. Il faut, disait-il, «mesurer la richesse avec le moyen utilisé depuis 6000 ans, à savoir l’once d’or. A cette aune, l’indice Dow Jones […] ne représente que 60% de ce qu’il était il y a trente ans. L’once d’or valait alors 35 dollars. Elle est à 380 dollars et plus aujourd’hui. Autrement dit, dans les trente dernières années, ceux qui possédaient l’Amérique ont perdu 40% de leur richesse. Si vous n’aviez rien en bourse il y a trente  ans parce que vous étiez pauvres, vous n’avez rien perdu. Si vous aviez beaucoup, vous avez perdu votre chemise dans l’inflation». Les riches, concluait-il, sont donc bien plus à plaindre que les pauvres!

Il semblait toutefois avoir échappé à Wanniski que le prix de l’or augmente plus vite que le prix de la vie aux Etats-Unis, et que ses furieuses variations défont les fortunes aussi vite qu’elles les font.

Mais l’or a ses maniaques, dont on retrouve certains traits dans l’initiative de l’UDC. Ils croient en un complot organisé par les banques centrales pour en abaisser artificiellement le prix. Un comité d’action s’est constitué en 1999 aux Etats-Unis, le Gold Anti-Trust Action Committee (GATA), où figurent des représentants de compagnies minières, pour dénoncer, y compris devant la justice, ce qu’il considère comme des manipulations du marché de l’or. Certains poussent la conspiration jusqu’à croire que le stock d’or officiellement gardé à Fort Knox a été secrètement éliminé. D’où, sans doute, le désir de l’UDC de rapatrier au plus vite en Suisse les lingots du trésor national. «Notre or.» «Notre richesse.» «Notre indépendance!»

Regardant l’or, le Timon de Shakespeare s’exclame:«Ô, toi, cher tueur de rois, cher semeur [de discorde Entre père et fils […]Toi, pierre de touche des cœurs:Imagine que l’homme, ton esclave, [se révolte, et que ta vertuDresse les hommes les uns contre les autres et que les bêtes

Sauvages héritent de l’empire du monde…»

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